| MONNAIE
Deux ans et demi sont maintenant passés depuis l'échange physique des pièces et des billets de francs en euros, et cinq ans et demi depuis la fixation définitive des parités entre les monnaies de la zone. Nous commençons donc à pouvoir prendre un peu de recul et à pouvoir apprécier l'ensemble des effets. Pour s'en tenir à l'essentiel, on dira que l'euro a produit l'avantage attendu par ses fondateurs, mais qu'il a aussi développé deux graves inconvénients non prévus, du moins par eux. L'euro a éliminé les fluctuations monétaires entre les monnaies de la zone, et nous a sans doute évité des crises, par exemple à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Cet avantage était parfaitement prévu et attendu, puisqu'il découle de la définition même de l'unification monétaire. En sens inverse, deux inconvénients structurels très graves sont en train de développer leurs effets sous nos yeux : - L'unification monétaire joue le rôle d'un "étouffoir de croissance", parce qu'elle impose un "costume standard" à des économies qui sont dans des situations différentes, et ont donc des besoins différents. Aujourd'hui, tout le monde commence à reconnaître que la croissance y est deux fois moindre dans la zone euro que dans la zone non-euro, et que le chômage est deux fois plus élevé (comme nous l'avions d'ailleurs prédit). Globalement l'Europe devient la zone du monde la moins compétitive (et non pas la plus compétitive, comme l'aurait voulu la stratégie de Lisbonne), pour de nombreuses raisons, parmi lesquelles il apparaît de plus en plus que l'euro joue un rôle important. - L'unification monétaire "collectivise" les responsabilités, et par là, comme toujours dans ce cas, elle les dilue et les efface. En effet, chaque pays ne reçoit plus, de la part du marché, des sanctions ou des bénéfices individualisés pour sa gestion économique et monétaire. La "caution mutuelle" de l'euro permet à chacun de prolonger plus longtemps des politiques nationales inappropriées. Là aussi, tout le monde a bien remarqué que le passage aux 35 heures en France nous aurait valu une sérieuse crise monétaire dans l'ancien système, qui aurait servi de signal d'alarme au gouvernement. Dans le nouveau système en revanche, il ne s'est rien passé. Mais la crise n'a pas été évitée. Elle est seulement différée. Elle se diffuse dans toute l'économie sous des formes différentes. Et elle éclatera un jour beaucoup plus violemment. Ces constats commencent à être faits partiellement ici ou là. Ils recoupent tout à fait ce que nous avions dit en temps utile avant l'entrée en vigueur de l'euro. Mais toutes les conséquences ne sont pas encore apparues, et le bilan global est loin d'être fait. Outre ces inconvénients structurels, la gestion de la Banque Centrale Européenne pose un problème supplémentaire : l'euro est devenu en effet une variable d'ajustement des fluctuations monétaires internationales puisque, à l'inverse des banques centrales américaine et asiatique, la BCE, paralysée par les différences entre les économies de la zone, a renoncé à toute gestion active de la monnaie. Pour le moment, les débats se concentrent sur des points périphériques, par exemple le pacte de stabilité. La Commission elle-même ayant reconnu qu'il est "stupide" en raison de sa rigidité et des politiques contracycliques qu'il peut imposer (sévérité budgétaire en période de récession), tous les partenaires cherchent les moyens de l'assouplir. Mais les solutions ne sont pas simples. D'une part les différents pays, qui se trouvent dans des situations différentes, font des propositions d'assouplissement largement divergentes. L'accord est très loin d'être acquis, et pour le moment, peut-être pour longtemps, le pacte subsiste dans sa "stupidité" originelle. D'autre part, il faudrait savoir si l'idée même d'une règle budgétaire uniforme n'est pas inappropriée. Pis encore, il n'est pas impossible que l'euro, en pénalisant la croissance, ne contribue à exercer des pressions sur le pacte, et à rendre ainsi contradictoires deux éléments essentiels de l'unification monétaire.
L'euro étant là, il faut essayer de faire en sorte que les Français en souffrent le moins possible, et en récupèrent au contraire quelques avantages. Nous avons exprimé les mises en garde qu'il fallait avant qu'il n'entre en vigueur. Maintenant, l'expérience doit se dérouler. C'est elle qui contraindra un jour nos pays, et les gouvernements eux-mêmes, à changer de direction. Dans cet esprit, nous présentons quatre catégories de propositions : - empêcher de nouveaux dérapages étatistes
dans la zone euro,
Les fédéralistes avaient planifié une évolution progressive vers le super-Etat, en s'appuyant sur la base acquise du fédéralisme monétaire. Après la "supranationalisation" de la monnaie, il aurait fallu instituer le gouvernement budgétaire européen, puis le gouvernement économique, puis le gouvernement social, qui ensemble conduiraient naturellement au super-Etat. Nous pensons au contraire qu'il faut s'en tenir au principe qui a été voté à Maastricht : unification monétaire, mais responsabilités nationales maintenues pour tout le reste. C'est parfaitement jouable. Il ne faut pas tomber dans le piège de l'engrenage fédéraliste, qui nous entraînerait beaucoup plus loin que ce que les peuples ont voulu. Donc : - refuser la centralisation du "gouvernement économique et social" à Bruxelles ; - assouplir le pacte de stabilité (qui est pour l'essentiel une addition postérieure à Maastricht, puisqu'il date de 1997), en augmentant la marge de manoeuvre budgétaire des Etats, pour qu'ils puissent adapter leur politique à leur situation économique interne ; - faire acter le droit de chaque Etat de s'organiser, avec seulement une coordination souple au niveau européen.
- maintenir aussi longtemps qu'il le faudra dans les magasins le double affichage euros/francs ; - imprimer sur les billets en euros leur contre-valeur en francs ; - publier des comptes-rendus des réunions du Conseil des gouverneurs de la BCE et du Conseil des ministres des finances de la zone euro ("Eurogroupe").
- exiger du Conseil des ministres européen qu'il exerce véritablement toutes ses responsabilités face à la BCE, et notamment qu'il formule les orientations générales de la politique de change vis-à-vis des monnaies de pays tiers, comme l'actuel article 111-2 TCE l'y autorise ; - créer une assemblée interparlementaire de la zone euro (composée de parlementaires nationaux) pour suivre la gestion de la monnaie unique ; - réfléchir à l'idée de donner aux banques centrales nationales des moyens d'intervention plus larges, impliquant une différenciation de leurs actions selon les pays ; diversifier aussi les objectifs du Système Européen de Banques Centrales tout entier, en ajoutant la recherche de la croissance à côté de la maîtrise des prix ; - plus largement faire évoluer le système dans le sens d'un travail en réseau des démocraties nationales, plutôt que vers la dépossession croissante et la centralisation.
- à l'occasion de l'élargissement, favoriser l'association précoce des nouveaux membres en ouvrant la possibilité d'une introduction chez eux d'un "euro-monnaie commune", circulant parallèlement à leur monnaie nationale ; - ne pas exclure que ce système intermédiaire prévu pour les nouveaux membres puisse devenir une issue de compromis acceptable pour les membres actuels en cas de crise grave : certains membres actuels, ou tous, s'ils ne pouvaient tenir la parité fixe, pourraient passer au système dual "euro-monnaie commune"/monnaie nationale ; - uvrer pour une réforme du système monétaire international : envisager l'hypothèse de la fusion future de l'euro dans une monnaie de référence mondiale, par exemple monnaie commune constituée d'un panier de monnaies nationales ou régionales, et se superposant à celles-ci (comme l'ancien Ecu en Europe).
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