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L'Europe que nous voulons
par Georges BERTHU

Première partie de l'exposé présenté à la réunion du MPF à Pau, le 24 mai 2003


Le sentiment de nos concitoyens

Le Figaro du 9 mai 2003 publiait sur une pleine page les résultats d'un grand sondage traitant des institutions européennes. Après douze questions sur des aspects institutionnels particuliers, la treizième et dernière portait sur les objectifs : "selon vous, la construction européenne doit-elle s'attacher en priorité à :
1) bâtir une Europe des nations qui préserve la souveraineté des Etats ;
2) bâtir une Europe des peuples pour fonder à terme les Etats-Unis d'Europe
."

La rédaction de la deuxième partie comportait une petite ambiguïté puisque, pour les Etats-Unis d'Europe, donc pour une Europe fédérale, il aurait été plus approprié de parler d'une "Europe du peuple européen" (au singulier), et non d'une "Europe des peuples" (au pluriel). Néanmoins, pour le reste, les mots choisis étaient suffisamment évocateurs, et la réponse des personnes interrogées a été sans ambiguïté : 63 % pour une Europe des nations et 36 % pour les Etats-Unis d'Europe.

Beaucoup d'autres enquêtes vont régulièrement dans le même sens mais, comme par hasard, ils sont peu commentés. Par exemple, la Commission européenne elle-même présente tous les six mois, dans ses publications "Eurobaromètre", une batterie de sondages réalisés à l'échelle européenne, parmi lesquels figure régulièrement un sondage sur la force du sentiment national. Les résultats sont toujours approximativement les mêmes. Quatre questions sont posées : vous sentez-vous 1) de votre nationalité uniquement ; 2) de votre nationalité d'abord, et Européen à titre secondaire ; 3) Européen d'abord, et de votre nationalité à titre secondaire ; 4) Européen uniquement. Voici les derniers résultats : hypothèse 1 : 38 % ; hypothèse 2 : 48 % ; hypothèse 3 : 7 % ; hypothèse 4 : 4 %.

Les commentateurs peu scrupuleux additionnent les trois derniers pourcentages, et expliquent que le total des gens qui se sentent un peu ou beaucoup Européens est de 59%. Mais il serait beaucoup plus révélateur d'additionner les deux premiers, montrant que les gens qui se sentent nationaux uniquement ou principalement représentent 86 %, en moyenne, des citoyens des pays d'Europe. J'ai d'ailleurs longuement commenté ces enquêtes dans un texte qui se trouve en annexe de mon livre "Démocratie ou super-Etat" (1).

Si je rappelle ces enquêtes d'opinion, c'est parce qu'elles sont concordantes et montrent chez nos concitoyens l'existence d'un sentiment très profond d'attachement national et de préférence en faveur d'une Europe préservant la nation. Bien entendu, les personnes interrogées ne donnent pas, et ne donneront jamais, leur préférence pour tel ou tel montage institutionnel précis, car le citoyen de base n'est pas un spécialiste du droit communautaire. C'est aux hommes politiques de traduire en termes juridiques et institutionnels le sentiment exprimé, souvent à l'état brut, par leurs concitoyens. Et c'est sans doute parce qu'ils ne font pas ce travail aujourd'hui que la construction européenne concrète répond mal aux aspirations des gens.


Que doit impliquer l'expression "Europe des nations" en termes de principes institutionnels ?

Comme le libellé de la question du Figaro le disait très bien, "Europe des nations" signifie que les nations restent souveraines, et que rien, par conséquent, ne peut être fait contre une ou plusieurs démocraties nationales.

Mais attention ! Cela ne veut évidemment pas dire que les nations ne coopèrent pas ! Cela signifie seulement qu'elles se respectent mutuellement et qu'aucune d'entre elles ne se sent autorisée à obliger sa voisine à faire ce qu'elle ne souhaite pas.

J'irai même plus loin. Dans le monde à venir, nous estimons que la coopération entre les pays d'Europe va s'intensifier énormément dans tous les domaines. Et c'est justement parce que cette coopération va s'intensifier, parce qu'il y aura davantage de négociations à tous les niveaux entre les pays, qu'il est capital de garder les mains libres pour défendre nos intérêts, et donc de garder notre souveraineté. Il n'y a là aucune contradiction, et d'ailleurs nos concitoyens le sentent bien quand ils demandent à la fois un approfondissement de la coopération européenne, par exemple dans la lutte contre le crime organisé, l'immigration clandestine, la protection de l'environnement etc... et le maintien des souverainetés nationales.

Qu'est-ce que les "Etats-Unis d'Europe" ou "l'Europe fédérale" ?

C'est une Europe où chaque nation particulière, représentée par son Etat, n'est plus souveraine. Les décisions sont prises de manière supranationale (par exemple par des systèmes de majorité), de telle manière qu'une démocratie nationale peut être obligée de plier et de subir une règle qu'elle aurait voulu refuser.

C'est ce que les fédéralistes désignent sous la belle expression de "souveraineté partagée". Elle est attrayante car elle semble superficiellement évoquer une idée de générosité, mais en réalité elle signifie que les pays voisins ont le droit de prendre à votre place les décisions sur votre avenir si vous êtes minoritaires. Elle suppose que vos voisins, s'ils sont plus nombreux que vous, savent mieux que vous ce qui est bon pour vous. Ce n'est pas du tout notre position.

Pourquoi faisons-nous le choix de l'Europe des nations, plutôt que celui de l'Europe fédérale ?

Ce n'est pas seulement pour des raisons affectives, parce que nous aimons notre pays et que nous voulons qu'il conserve les moyens de prendre lui-même ses décisions (personne en effet ne défendra nos intérêts à notre place). C'est surtout parce que l'Europe fédérale repose sur un postulat erroné qui mène à la catastrophe : elle construit un super-Etat qu'il faudrait contrôler par une démocratie européenne ; mais les conditions de cette démocratie n'existant pas, le super-Etat se trouve en fait livré à lui-même sans contrôle.

Nous sommes là au coeur de ce qui devrait être la réflexion sur les institutions européennes : comment fait-on fonctionner la démocratie dans le cadre des nouvelles institutions ? C'est une question essentielle pour l'avenir de l'Europe, et c'est précisément celle-là que les fédéralistes cherchent constamment à évacuer en parlant d'abord d'efficacité. Mais leur efficacité sur le papier, leur efficacité sans démocratie, n'est qu'une illusion dangereuse.

Pour qu'il puisse exister une démocratie européenne supranationale, il ne faut pas simplement un Parlement européen qui applique des procédures, ou des simulacres de procédures, de type parlementaire. Ce n'est là que la partie émergée de l'iceberg de la démocratie. En réalité, il faut beaucoup d'autres conditions objectives à la base : une compréhension mutuelle et immédiate des citoyens, par l'usage d'une ou plusieurs langues communes, des solidarités supranationales plus intenses que les solidarités nationales, des corps intermédiaires européens, une scène politique européenne prédominante, des medias européens, des thèmes de débats communs et simultanés, des résonances culturelles communes, bref une communauté de citoyens européens rassemblant un peuple européen largement unifié. Nous n'en sommes pas là aujourd'hui, et c'est pourquoi la démocratie européenne ne peut avoir qu'une efficacité marginale.

Si l'on veut construire le super-Etat européen quand même, dans de telles conditions, ce sera un super-Etat mal contrôlé et coupé de ses peuples. Nous aboutirons à une confiscation du pouvoir des citoyens, à un escamotage de ce pouvoir au profit d'administrations largement auto-contrôlées, qui en feront ce qu'elles voudront, et peut-être le retourneront contre les peuples eux-mêmes.

C'est pourquoi nous avons toujours critiqué la méthode communautaire qui, dans ses déviations actuelles, tend à imposer toujours plus de votes à la majorité, donc plus de supranationalité, donc plus d'Europe sans les peuples(2). Nous voulons au contraire une Europe contrôlée démocratiquement, c'est-à-dire contrôlée par les seules démocraties concrètes et substantielles dans l'état actuel des choses, les démocraties nationales. C'est ainsi que nous aurons une Europe réenracinée, proche de ses peuples.

C'est aussi ce que nous avons appelé l'Europe en réseaux, pour donner l'image de souverainetés nationales travaillant ensemble à égalité, par opposition à une Europe centralisée et hiérarchisée.

Quelle est la conséquence juridique concrète de notre choix ?

Si, pour simplifier, il fallait ne retenir qu'une seule conséquence, ce serait celle-ci: il faut donner un droit de veto, ou un droit de non-participation à chaque démocratie nationale, pour lutter contre l'effet de dilution et l'effet d'éloignement des institutions européennes. On pourrait imaginer que les procédures européennes actuelles demeurent pour l'essentiel à l'identique, y compris le cas échéant avec des votes à la majorité, mais qu'à la fin du processus chaque démocratie nationale ait le droit de dire si elle en accepte ou n'accepte pas le résultat.

Bien entendu, cela signifie qu'en cas de refus de l'une, les autres auraient le droit de poursuivre leur entreprise ensemble. Nous débouchons alors sur l'Europe à géométrie variable, véritable horreur pour les eurocrates.

Les eurocrates nous disent toujours en effet que si tous les pays n'appliquent pas en même temps, de la même manière, toutes les décisions, nous irons vers la fragmentation. Mais prenons garde à ce raisonnement ! Il contient tous les germes de la négation de la démocratie dont nous voyons aujourd'hui les effets désastreux en Europe. Si vous partez de l'idée que tous les pays doivent absolument faire la même chose ensemble, vous êtes nécessairement conduit à la conclusion qu'il faut forcer à avancer ceux qui ne veulent pas. Et alors vous tombez dans l'engrenage fatal.

Au contraire, nous voulons être respectueux de nos voisins. Nous voulons que chaque peuple négocie à son rythme, et en fonction de ses intérêts. Nous acceptons la différenciation. C'est ce que nous appelons "l'Europe des nations". Et nous estimons que l'Europe et la démocratie, à la fois, s'en porteront mieux.

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(1) "Démocratie ou super-Etat" - Georges Berthu - Editions François-Xavier de Guibert - Paris - 2000.
(2) Sur ce point, voir l'étude "La vraie méthode communautaire" sur le site www.autre-europe.org.


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