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RENCONTRES SENATORIALES
DE L'APPRENTISSAGE
FAVORISER LA DIMENSION EUROPEENNE
DE L'APPRENTISSAGE
VERS UN PARCOURS EUROPEEN DE L'APPRENTI
Palais du Luxembourg, le 19 mars 2002
Intervention
de Madame Elisabeth Montfort
Monsieur le Président de l'Assemblée
Permanente des Chambres de Métiers,
Mes chers collègues,
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais avant tout, vous remercier très
vivement de votre invitation à participer à
ces troisièmes rencontres sénatoriales de
l'apprentissage, et de me donner, par là même,
l'agréable occasion de retrouver de nombreux amis.
L'intitulé de vos réflexions,
aujourd'hui, est au croisement de deux thèmes essentiels
pour l'avenir d'une grande partie de notre jeunesse et de
notre économie : l'apprentissage et l'Europe.
Aussi, si vous me le permettez, c'est comme
député français au Parlement européen,
mais également comme élu local que je souhaite
m'adresser à vous.
L'apprentissage est en soi un concept, qui,
à mes yeux, devrait être exemplaire pour la
construction européenne. Il repose sur les principes
les plus simples et les plus constructifs qui soient : l'écoute,
l'échange de savoirs, l'enrichissement mutuel, la
mobilité.
Rien dans l'apprentissage n'est statique,
tout y est mouvement : mouvement de la pensée, mouvement
de la personne, mouvement de la main (le tour de main).
Rien dans l'apprentissage n'est stérile
: tout y est formation dans le respect de l'autre et de
sa tradition.
On ne peut évidemment s'empêcher
de songer, lorsque l'on parle d'apprentissage, aux premiers
Compagnons du Devoir. Ils sont la source et le socle de
l'apprentissage moderne et leur tradition est toute de mobilité
et d'enrichissement mutuel. Ce sont eux qui inspireront
les célèbres « cours du soir »
créés en 1919, puis les Lycées d'enseignement
professionnels en 1964 et enfin, le système de l'alternance
qui conjugue formation en entreprise et formation à
l'école depuis 1971.
Pourtant, l'apprentissage n'a pas bonne cote.
Il est bien plus subi que choisi par les jeunes qui en bénéficient.
À preuve, 25 % d'entre eux rompent leur contrat d'apprentissage
en cours de formation.
Il faut donc en finir avec cette image déformée
de l'apprentissage qui s'est ancrée dans les esprits,
en finir avec ce faux procès d'une filière
« poubelle » pour cancres et mauvais élèves.
Et c'est tous ensemble, politiques, chefs
d'entreprises, enseignants que nous pourrons rendre à
l'apprentissage le statut qui doit être le sien.
Les Conseils régionaux se sont beaucoup
investis ces derniers temps dans cette perspective et l'on
ne peut que s'en féliciter. J'en tiens pour preuve
un exemple que je connais particulièrement bien :
celui du Conseil Régional d'Auvergne dont je suis
vice-présidente.
L'apprentissage est l'une des grandes priorités
de la Région Auvergne sous la Présidence de
Valéry Giscard d'Estaing, et nous cherchons constamment
à mettre en place de nouvelles formations en mesure
de répondre aux besoins locaux spécifiques.
Ainsi, la semaine dernière nous avons inauguré
une nouvelle formation tournée vers l'aéronautique
dont la création est directement liée à
la présence d'un centre de maintenance de l'armée
de l'air à Aulnat. Il nous aura fallu 15 mois seulement
pour concevoir et ouvrir cette nouvelle voie de formation
professionnelle; ce qui est aussi la preuve que le politique
est capable d'agir vite et d'agir bien lorsqu'il en a la
volonté !
Mais cette priorité affirmée
du Conseil Régional d'Auvergne trouve ses limites
dès-lors qu'il s'agit d'élaborer des échanges
en terme de formations avec d'autres pays. Pourtant ce besoin
existe bel et bien, nous le savons au Conseil régional
et je l'entends pareillement exprimé de manière
règulière dans les conseils d'administration
des différents lycées professionnels où
je siège. Oui, les besoins s'expriment mais les moyens
d'y répondre ne sont encore que partiels, insatisfaisants
ou mal connus.
Il nous appartient,également, au niveau
national, de renforcer les filières d'apprentissage,
de les diversifier, de les adapter aux besoins du marché
de l'emploi, mais il est aussi de notre devoir de soutenir
l'entreprise et en particulier les plus petites d'entre
elles dans cette démarche. Car sans elles il n'y
a plus d'apprentissage possible... Je crois parfois que
certains auraient tendance à l'oublier un peu vite.
Agir au niveau national, ce peut-être
aussi remplacer l'objectif de 80 % de bacheliers par celui
de 100% de qualifiés, de donner un statut à
l'apprenti (sans réduire en rien ses avantages sociaux),
ni étudiant, ni professionnel, et en l'associant
aux partenaires locaux de l'emploi.
Il appartient aussi, bien entendu, au législateur
européen de revaloriser l'apprentissage et de développer
son fonctionnement dans l'ensemble de l'Union européenne.
Mais il n'y a pas de revalorisation de l'apprentissage sans
revalorisation de l'entreprise et de l'artisanat.
Cela a été souligné
au cours de vos travaux, les entreprises de l'Union fournissent
des efforts considérables en matière de formation
initiale sur leur territoire, mais elles ne disposent pas
des moyens de proposer des parcours « européens
» de formation.
Le Parlement européen n'est pas resté
sans bouger. Cela eut été surprenant dans
la mesure où bien peu de choses lui échappent...
En l'occurrence je ne lui reprocherai sans doute pas de
s'être penché sur ce domaine !
« Euro-parcours », « Europass-formation
» ont posé les bases de la promotion de parcours
européens de formation en alternance, dont l'apprentissage.
Ces mesures ont su prendre en compte les spécificités
de l'apprentissage dans le cadre des divers types de formation
en alternance, mais nous sommes encore loin d'un véritable
« Erasmus de l'apprentissage », et la mobilité
demeure une exception pour l'apprenti.
En effet, la mobilité transnationale
des jeunes est essentielle, car l'exploitation des possibilités
de plus en plus nombreuses qu'offre l'ouverture des marchés
et de l'économie suppose l'existence d'une main d'oeuvre
possédant de réelles capacités d'adaptation.
Envisager le renforcement de la mobilité
des jeunes dans le cadre d'un programme d'apprentissage
inspiré de l'exemple du programme Erasmus, c'est
envisager l'Europe comme un moyen au service de nos jeunes,
de nos entreprises, de notre économie et non comme
un rouleau compresseur uniformisateur. Mon choix entre deux
Europe possibles se situe là.
Il faut donc aller plus loin, créer
de vrais réseaux de formation, non seulement pour
les jeunes mais également tout au long d'une carrière
professionnelle. Il faut permettre à chacun d'accéder
à la formation professionnelle, à la remise
à jour et à la revalorisation de ses compétences
à tout instant de sa vie. La formation ne concerne
pas seulement les lycéens ou les étudiants
; elle touche aussi les salariés en passe de réorientation
professionnelle ou encore les mères de famille qui
décident de reprendre leur carrière après
s'être consacrées à l'éducation
de leurs enfants. Oui, la formation professionnelle c'est
aussi cela : une formation en mouvement, accessible à
tous et à tout moment. Ce sont des points qui me
paraissent véritablement essentiels et sur lesquels
j'ai beaucoup insisté lors du Programme pluriannuel
2000/2005 pour l'entreprise et l'esprit d'entreprise dont
j'étais rapporteur au Parlement Européen.
Il faut créer de véritables
bourses d'échanges de formation entre étudiants
et entrepreneurs.
Et pourquoi, ne pas songer à systématiser
un parcours européen pour l'apprenti, une sorte de
réactualisation d'un authentique compagnonnage européen.
Et je dis bien un parcours, non pas un stage d'apprentissage
fixe en Allemagne, en Grèce ou en Espagne, mais bien
un parcours au travers de différents Etats membres
de l'Union qui offre à chaque apprenti de compléter
et de diversifier au mieux sa formation et de rapporter
une vision la plus riche possible des différents
savoirs-faire dans un même métier.
Le champ d'actions qui s'offre à nous
pour faire de l'apprentissage une formation d'excellence
est vaste et nous serions fautifs de ne pas l'exploiter
dans sa totalité.
Exploitons au mieux cet espace au service
d'une meilleure formation mais veillons à ne pas
créer un modèle unique européen de
l'apprentissage. Ce serait une erreur grave, très
grave.
Le modèle d'apprentissage européen
auquel je songe est un modèle qui s'appuie sur une
coopération renforcée entre les Etats nationaux
membres de l'Union européenne, un modèle qui
privilégie la richesse de chaque formation et refuse
l'uniformisation. Souvent, lorsque je songe à l'Europe,
et cela s'applique parfaitement à l'apprentissage,
je pense à cette phrase d'Antoine de Saint-Exupéry
: « Si tu diffères de moi loin de me léser
tu m'enrichis ».
Veillons pareillement à ne pas tomber
dans un autre piège tout aussi dangereux que celui
de l'uniformisation. En mettant en avant les carences que
rencontrent de nombreuses entreprises en matière
de formation certains invoquent de plus en plus fréquemment
un nécessaire recours à une main d'oeuvre
non européenne.
Permettez-moi de m'inscrire en faux vis-à-vis
de ce type de propositions. Un apprentissage bien pensé
me semble être la meilleure réponse à
ce type de carences.
En coordonnant suffisamment en amont les
besoins de l'entreprise dans chaque bassin d'emploi avec
des formations plus souples, plus ponctuelles nous devrions
être en mesure de répondre à leurs attentes.
Et l'espace européen me semble être un atout
supplémentaire pour atteindre cet objectif.
Mais ici encore prenons garde de ne pas succomber
à une autre tentation : celle qui consiste à
spécialiser l'espace de l'Union européenne
en bassins d'emplois transnationaux : l'aéronautique
dans le Sud Ouest de la France, la filière-bois en
Suède, etc... Nous n'aboutirions qu'à une
pratique réductrice de l'Europe, briserions les structures
profondes de notre vieux continent et appauvririons comme
jamais la richesse des savoirs qui ne vaut que par leur
diversité.
Mais je veux croire que nous saurons, au
niveau européen, poursuivre ce qui a déjà
été entrepris pour tout mettre en oeuvre afin
d'améliorer encore les niveaux de formation et de
compétence des apprentis dans les Etats membres et
d'offrir une main d'oeuvre plus souple et mieux qualifiée
sans effacer les spécificités de chacun.
Je pense aussi, et j'y veillerai dans la
mesure de mon influence, à ce que les artisans et
les PME soient une préoccupation permanente de nos
réflexions dans ce cadre car elles sont le maillon
clé de l'apprentissage mais se sont elles également
qui doivent supporter des coûts nettement supérieurs
aux grandes entreprises.
Je suis convaincue que la mise en place de
réseaux d'apprentissage au sein de l'Union européenne
peut être une politique exemplaire de coopération
entre les différentes nations qui constituent l'Union
parce que l'apprentissage ne peut se passer de la richesse
de l'autre et de l'existence de cette richesse. Je suis
convaincue que l'Europe peut faire la démonstration,
encore une fois, et comme pour Ariane, de l'efficacité
de ce type de politique mais je suis aussi convaincue qu'elle
n'y parviendra pas sans notre vigilance et notre soutien.
Car avant tout, l'apprentissage est un état d'esprit,
indispensable à l'esprit d'initiative et à
la responsabilité.
Voilà le grand défi que nous
nous lançons pour nos jeunes et nos sociétés.