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Rôle des régions en Europe : mouvement de ciseaux contre les Etats
par Georges Berthu, le 20 septembre 2002

Grande innovation à Bruxelles : la commission des affaires constitutionnelles du Parlement européen s'est saisie d'un rapport sur "le rôle des régions dans la construction européenne". Première observation : ce rapport ne devrait pas exister, quel que soit son contenu, car il viole un principe fondamental selon lequel la Communauté n'a pas à connaître de l'organisation intérieure des Etats : ces derniers sont libres de leur organisation administrative, et répondent vis-à-vis de Bruxelles pour l'ensemble de leur pays.

Seconde observation : ce rapport, selon le premier document de travail qui a été diffusé (1), aura pour but d'exploiter la moindre faille microscopique des textes en vigueur, pour implanter l'idée que les régions (ou les entités de niveau régional aux dénominations diverses) existant dans les Etats membres, ont un rôle direct à jouer à Bruxelles. Il s'agit donc, avec bien entendu les précautions de langage de rigueur, d'initier un mouvement de subversion des Etats, dont les institutions européennes ont envie depuis longtemps. Cela les débarrasserait de concurrents gênants, qui prétendent à cette ridicule "souveraineté nationale", appuyée sur leur non moins ridicule "démocratie nationale". Le président des fédéralistes européens, le député européen allemand Jo Leinen, vient d'ailleurs de le proclamer lors du premier débat, le 11 septembre 2002 : "Les Etats nationaux sont trop petits pour la mondialisation, et trop grands pour la vie locale".

La subversion des Etats se déroulerait selon un scénario simple, et déjà prévu : l'Union, dans le futur traité, reconnaîtrait solennellement (avec seulement des bonnes intentions, on vous le jure), le principe "d'autogouvernement local", et, dès lors, modifierait ses propres modes de gestion pour y inclure des principes de "consultation" et de "partenariat" garantissant l'association des "pouvoirs régionaux" au processus de décision européen. Cette association commencerait au moins par les régions les plus importantes, dites "régions constitutionnelles", ou encore "régions à compétences législatives", mais elle devrait progressivement s'étendre à toutes. Dès que les régions bénéficieraient un tant soit peu de règles européennes les concernant directement, et même si ces règles n'instituaient pour commencer qu'une simple consultation (elles auraient de toute façon vocation à évoluer ultérieurement vers un véritable statut), des liens directs Bruxelles-régions seraient instaurés, par dessus la tête des Etats, en les court-circuitant.

Cette évolution est extrêmement dangereuse pour les démocraties nationales, car bien évidemment, de l'application de ce vieux principe "diviser pour régner" ne pourrait sortir qu'un renforcement du pouvoir de la technocratie bruxelloise. Cette évolution est extrêmement dangereuse aussi pour l'efficacité de la gestion européenne, car elle briserait le rôle de synthèse et d'arbitrage des Etats nationaux au sein de leurs peuples respectifs, et placerait Bruxelles en contact direct (au terme du processus), avec environ 250 régions après l'élargissement.

L'ensemble serait ingérable... et Bruxelles deviendrait encore plus incontrôlable.

C'est au même moment que nous constatons avec tristesse la volonté du gouvernement français de donner aux régions un statut constitutionnel ainsi que certaines compétences législatives ("régions constitutionnelles", "régions à compétences législatives", cela rappelle quelque chose). Selon le projet français, les régions auraient aussi délégation de gestion pour certains fonds européens, procédure qui va au devant des voeux de Bruxelles pour instituer le "lien direct".

Une loi de décentralisation est peut-être nécessaire en France (nous ne discutons pas ce point ici). Mais en tout cas, il faut qu'elle réaffirme la solidarité nationale ainsi que le rôle de synthèse et d'arbitrage de l'Etat, à l'intérieur et vis-à-vis de l'extérieur. Il faut aussi que la France fasse introduire dans le futur traité européen qui sortira des travaux de la Convention, le double principe suivant :

- les Etats sont maîtres de leur organisation interne, de leurs administrations et de leurs services publics ;

- pour ses politiques, Bruxelles ne connaît comme seuls interlocuteurs que les Etats.

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(1) PE 313-402 du 28 août 2002.

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