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Réunification de l'Europe
Un impératif historique préparé dans
l'incohérence
Ce article de Georges Berthu
a déjà été publié sur
le site de la Fondation de Service politique
7 novembre 2002
Résumé
Le rapport publié par la Commission
européenne le 9 septembre 2002 recommande la conclusion
des négociations d'adhésion, à la fin
de l'année 2002, avec dix pays candidats. Mais au-delà
de cette apparence positive, on s'aperçoit que les
chapitres négociés (ils ne le sont pas tous
encore) posent de multiples difficultés, en raison
principalement de la volonté de la Commission de
faire entrer de force des pays diversifiés dans le
moule unique d'un super-Etat.
Depuis des années, on a
trop abandonné les négociations d'adhésion
à la Commission, qui les a conduites de manière
bureaucratique, dans l'optique exclusive d'une Europe supranationale
et centralisée. Aujourd'hui, cette méthode
nous a conduits pratiquement dans le mur : les obstacles
à l'élargissement venus de tous côtés
s'ajoutent les uns aux autres. Ne vont-ils pas finir par
élever une muraille infranchissable ?
Si l'on veut sauver le grand projet de
la réunification européenne, il faut que les
chefs d'Etat et de gouvernement reprennent en main sa direction.
Il faut un sursaut politique, qui ne pourra venir que des
Etats membres eux-mêmes, et non des institutions de
Bruxelles. Nous demandons à ce titre :
1- Que tous les Etats candidats, y compris
la Bulgarie et la Roumanie, puissent adhérer immédiatement
au traité sur l'Union européenne (intergouvernemental),
afin que nous donnions corps à leur retour dans la
famille européenne.
2- Que pour l'avenir la Convention
travaille sur le seul objectif qui permettra l'élargissement
sans uniformisation ni dogmatisme, celui d'une Europe de
nations coopérant librement dans le respect de la
souveraineté de chacun.
Le 9 septembre dernier, la Commission européenne
a publié un rapport d'ensemble qui recommande la
conclusion des négociations d'adhésion, au
Conseil de Copenhague (13-14 décembre 2002), avec
dix pays candidats (Pologne, Hongrie, République
tchèque, République slovaque, Estonie, Lettonie,
Lituanie, Slovénie, Chypre et Malte). La Roumanie
et la Bulgarie sont momentanément laissées
de côté jusqu'en 2007. Aucune date n'est donnée
pour le début d'éventuelles négociations
avec la Turquie.
Il faut se réjouir de constater
qu'avec dix pays au moins les négociations vont être
conclues, pour que les traités correspondants soient
signés au début de 2003, et que ces nouveaux
membres entrent dans l'Union au début de 2004. Quinze
ans après la chute du Mur de Berlin ! On ne peut
pas dire que l'Union européenne se soit montrée
pressée de réintégrer les pays de l'Est
dans la famille.
Justement, il est apparu tout au long
de ces années que la Commission européenne
et certains membres allaient vers l'élargissement
à reculons. De ce fait, de nombreuses occasions ont
été manquées, et aujourd'hui encore,
on peut s'interroger sur les modalités et l'échéancier
retenus.
La conciliation impossible
Depuis le début, la Commission
européenne a cherché à concilier le
cadre institutionnel unitaire de l'Union européenne
actuelle avec la diversité accrue qui va résulter
de l'élargissement. C'était une mission impossible,
car il est de notoriété publique que ce cadre
ne fonctionne déjà plus convenablement avec
quinze membres.
Dès le lendemain de la chute
du communisme, certains responsables politiques clairvoyants
avaient demandé que l'on crée immédiatement
une Confédération politique de la grande Europe,
à laquelle les pays de l'Est auraient pu adhérer
sans tarder, pour bien montrer leur retour dans la famille.
Sous cette Confédération politique, il aurait
été admis que les politiques communes deviendraient
à géométrie variable, et que les nouveaux
membres pourraient y adhérer progressivement en fonction
de leurs besoins et de leurs capacités.
La Commission européenne toutefois
s'est opposée à ce projet qui, en introduisant
la géométrie variable dans l'Union, plaçait
au coeur de celle-ci le libre choix des pays et leur souveraineté,
compromettant ainsi la perspective d'un super-Etat unifié.
Quinze ans plus tard, nous voyons le résultat
des négociations qui ont tenté de résoudre
l'équation impossible de la diversification et du
monolithisme. Deux pays sont abandonnés momentanément
sur le bord du chemin. Quant aux dix autres, leurs adhésions
s'accompagnent d'un fatras inextricable de plusieurs centaines
de mesures dérogatoires ou transitoires et de menaces
à peine voilées de la Commission envers les
candidats : elle introduira dans les traités une
"clause de sauvegarde" qui permettra de menacer
ceux qui ne s'aligneraient pas assez vite ; elle pourra
leur envoyer des "lettres d'avertissement préventif"
; elle pourra les déférer devant la Cour de
Justice. Pour ceux qui n'avaient pas encore compris qu'ils
entrent dans une Europe disciplinaire, la preuve est faite
!
Bien entendu, il était tout à
fait nécessaire d'inciter les pays de l'Est sortis
du communisme à remettre en place un Etat de droit,
une économie de marché, un environnement sain,
une justice équitable. Mais était-il impossible
d'y parvenir sans mettre en place un système autoritaire,
unificateur et centralisateur ?
La Convention sur l'avenir de l'Union
Le traité d'Amsterdam n'avait pas
rempli sa mission, qui était d'adapter les institutions
à l'élargissement. Le traité de Nice
avait apporté des précisions pratiques (nombres
de députés européens, de commissaires,
de voix au Conseil pour les futurs pays membres), mais n'avait
pas non plus réussi à inventer une philosophie
des institutions mieux adaptée.
Or c'est bien là le problème
: chaque fois que l'on prétend adapter les institutions
à l'élargissement par le renforcement de la
supranationalité, on s'éloigne de la solution
au lieu de s'en rapprocher. C'est malheureusement ce qui
s'est passé lors de la préparation des traités
précédents.
Les fédéralistes portent
ainsi une responsabilité majeure dans les difficultés
et les lenteurs de l'élargissement , et peut-être
demain (nous ne le souhaitons pas) de son échec.
Leur dernier mauvais coup dans ce domaine aura été
de s'entêter à faire voter une deuxième
fois les Irlandais alors que, clairement, il aurait été
plus sage de renégocier le traité de Nice
en 2001.
Les chefs d'Etat et de gouvernement, conscients
des imperfections des méthodes antérieures
de préparation des traités, ont cherché
à les améliorer en les ouvrant plus largement.
Au Conseil de Laeken (décembre 2001), ils ont décidé
de réunir sous la présidence de Valéry
Giscard d'Estaing une "Convention" formée
de représentants des Etats membres, de la Commission,
du Parlement européen, et des Parlements nationaux.
Cette Convention devra remettre ses conclusions vers la
mi-2003, pour une Conférence Intergouvernementale
à réunir dans le second semestre de la même
année, en vue d'une révision des institutions
par un troisième traité à ratifier
en 2004.
La Convention devra se pencher à
la fois sur le dilemme de la démocratie dans
l'Union (plus on renforce les institutions supranationales,
moins il y a de démocratie, et plus les peuples décrochent)
et sur le dilemme de l'élargissement (plus
on élargit, plus on diversifie, et moins les institutions
unitaires et centralisées sont adaptées).
Pour ces deux dilemmes, la solution, d'ailleurs, est à
nos yeux la même : redonner la souveraineté
des décisions aux démocraties nationales.
Dès le début des travaux de
la Convention, la Commission l'a poussée dans le
sens fédéraliste habituel. Par sa communication
du 22 mai 2002, elle a demandé que l'on donne un
tour plus unitaire aux institutions, par un "traité
constitutionnel" (page 18) qui proclamerait que le
droit de l'Union est supérieur au droit national
(page 21), qui ferait de la majorité qualifiée
"l'unique règle de procédure"
(page 6), qui procèderait à un alignement
des piliers sur les procédures communautaires (page
18), qui supprimerait les dérogations se trouvant
aujourd'hui dans les traités (pages 18-19), et qui
donnerait à l'ensemble une personnalité juridique
unique (page 18). La Commission précise même
(mais nous avions déjà compris) que ce traité
de nature constitutionnelle "aura pour l'Union la
même valeur qu'une Constitution pour un Etat membre"
(page 19).
Malheureusement, nous constatons, au vu
des tendances les plus récentes, et notamment de
l'avant-projet de "traité instituant une Constitution
pour l'Europe", présenté par Valéry
Giscard d'Estaing (28 octobre 2002), que la Convention retombe
dans les anciennes ornières, et que la thèse
de la Commission semble l'emporter.
C'est une très mauvaise orientation.
Déjà, depuis des années, la Commission
freine l'élargissement en éludant les solutions
de flexibilité institutionnelle qui sont indispensables.
Aujourd'hui, elle nous pousse encore dans l'impasse.
Le sursaut nécessaire
Nous appelons les chefs d'Etat et de gouvernement
à reprendre en mains la direction de l'élargissement.
Depuis des années, on a trop abandonné ces
négociations à la Commission, qui les a conduites
de manière bureaucratique, dans l'optique exclusive
d'une Europe supranationale et centralisée. Aujourd'hui,
cette méthode nous a conduits pratiquement dans le
mur. Les obstacles venus de tous côtés s'ajoutent
les uns aux autres. Ne vont-ils pas finir par élever
une muraille infranchissable ?
Nous avons besoin d'un sursaut politique
pour réussir la réunification de la grande
Europe. Ce sursaut politique, qui encore une fois ne pourra
venir que des Etats membres eux-mêmes, et non des
institutions de Bruxelles, devra :
1) Permettre à tous les pays candidats,
y compris la Roumanie et la Bulgarie, d'adhérer sans
délai au traité sur l'Union européenne.
Cette adhésion est facile, puisque
ce traité, qui traite pour l'essentiel de politique
étrangère, de sécurité, et de
coopération policière et judiciaire en matière
pénale, est purement intergouvernemental (décisions
à l'unanimité). Il se distingue ainsi du traité
sur la Communauté qui porte toutes les politiques
communes décidées à la majorité,
beaucoup plus complexes à mettre en oeuvre dans le
cadre de l'élargissement. Par cette adhésion
immédiate à un "traité de la Grande
Europe", nous donnerions corps au retour des pays de
l'Est dans la famille européenne.
2) Donner à l'Union le seul objectif
qui permettra l'élargissement sans uniformisation
ni dogmatisme, celui d'une Europe de nations coopérant
librement dans le respect de la souveraineté de chacun.
C'est dans cette perspective que devrait travailler la Convention
sur l'avenir de l'Union.