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Faut-il modifier le mode de scrutin des élections européennes ?
par Georges Berthu, le 8 novembre 2002

Résumé

Le gouvernement a décidé d'engager une réflexion sur une éventuelle régionalisation du mode de scrutin aux élections européennes, dans le but de rapprocher les députés européens, et l'Europe en général, des citoyens.

La présente note tend à montrer que l'abandon du système de la circonscription territoriale unique (actuellement pratiqué par plus des deux tiers des pays membres de l'Union européenne) poserait des problèmes de cohérence institutionnelle, de fidélité de la représentation, et tout simplement de montage technique. De plus, l'éloignement de l'Europe ressenti par les citoyens tient à des causes beaucoup plus vastes et plus profondes qu'une simple procédure électorale.

L'objectif de rapprocher l'Europe des citoyens est éminemment souhaitable, mais il serait plus judicieux et plus efficace de le rechercher par d'autres moyens, par exemple: meilleure intervention des Parlements nationaux dans le processus de décision européen ; meilleure organisation du travail des représentants français au Parlement européen pour la défense des intérêts nationaux ; amélioration de la visibilité des députés européens.


1. Panorama européen actuel

Tous les pays membres de l'Union européenne utilisent un scrutin proportionnel aux élections européennes. Dix d'entre eux le font avec une circonscription territoriale unique, comme la France. Un onzième, l'Allemagne, introduit une touche de régionalisation, mais reste classé parmi les pays qui utilisent la circonscription unique. Les quatre pays dotés de circonscriptions régionales sont : la Belgique, l'Irlande, l'Italie et la Grande-Bretagne.

La position des institutions européennes en général, et du Parlement européen en particulier, a beaucoup évolué ces dernières années sous l'influence des tendances diverses, tantôt plus "régionalistes", tantôt plus "étatistes". Pendant la législature 1994-1999, le Parlement européen incitait plutôt à la régionalisation, comme le montrait son rapport Anastossopoulos (1998). Ce rapport réussissait l'exploit de demander à la fois des listes régionales (dans les pays de plus de 20 millions d'habitants), et une liste européenne transnationale : le seul niveau qui n'aurait pas eu de liste était le niveau national ! Toutefois, aucune décision n'avait été prise.

Au début de la législature suivante (1999-2002), les réflexions du Conseil l'ont amené à une position différente, consistant à entériner le principe général de la circonscription territoriale unique, et à reconnaître la possibilité de circonscriptions régionales à titre quasi-dérogatoire. C'est le sens du compromis finalement adopté par le Conseil le 25 juin 2002, et sur lequel le Parlement européen s'est aligné en donnant son avis conforme le 12 juin 2002.

Il est essentiel de rappeler les termes exacts de la décision du Conseil. A l'article 1er, il pose le principe général : "dans chaque Etat membre, les membres du Parlement européen sont élus au scrutin, de liste ou de vote unique transférable, de type proportionnel" (l'expression obscure de "vote unique transférable" fait référence au système allemand). A l'article 2, il ajoute la dérogation : "en fonction de leurs spécificités nationales, les Etats membres peuvent constituer des circonscriptions pour l'élection au Parlement européen ou prévoir d'autres subdivisions électorales, sans porter globalement atteinte au caractère proportionnel du mode de scrutin".

Cet article 2 ouvre donc une "possibilité", avec deux conditions :

- la régionalisation doit correspondre à des "spécificités nationales". Il faudrait dès lors préciser quelles sont les spécificités nationales dans le cas français, sachant que notre tradition politique nous pousse plutôt vers l'autre système ;

- la régionalisation ne doit pas "porter globalement atteinte au caractère proportionnel du mode de scrutin". Cette deuxième condition a été un peu explicitée de deux manières :

1) la décision du Conseil prévoit à son article 2-A que, s'il est fixé un seuil minimal pour l'attribution de sièges, ce seuil ne peut être fixé à plus de 5% des suffrages exprimés au niveau national ;

2) le Parlement européen a également apporté une précision très importante. Dans sa résolution du 12 juin 2002 (considérant C), il a noté que la formulation retenue par le Conseil ("sans porter globalement atteinte au caractère proportionnel du mode de scrutin") signifie qu'il ne faut pas "par les effets de seuils électoraux en cas de découpage territorial, porter atteinte à la représentation proportionnelle des familles politiques considérées au niveau de l'Etat membre". Cette interprétation, qui doit être considérée comme une condition de l'avis conforme du Parlement européen, est d'une grande portée : elle signifie que le résultat final d'un scrutin régionalisé doit être à peu près identique au résultat qui aurait été obtenu si la formule de la circonscription territoriale unique avait été appliquée. Il s'agit d'une condition assez restrictive, puisqu'en général la régionalisation a précisément pour effet d'obtenir un résultat différent, par exemple en pénalisant les partis qui, tout en obtenant plus de 5 % des voix en moyenne nationale, se trouvent néanmoins en-deçà de ce seuil dans certaines régions.

On voit donc que la nouvelle décision du Conseil, appuyée par le Parlement européen, pousse plutôt dans le sens de la circonscription territoriale unique, et n'admet le système régionalisé que s'il a des effets équivalents au précédent. Cette position repose sur l'idée que la circonscription territoriale unique correspond mieux à l'esprit des traités qui déclarent que les députés européens représentent "les peuples des Etats réunis dans la Communauté", c'est-à-dire qu'ils représentent des communautés nationales avant de représenter des régions ou des individus.

Toutefois le débat entre les différentes tendances ne semble pas définitivement clos.


2. Le cas français

Plusieurs rapports ont déjà dans le passé étudié la possibilité de réforme du mode de scrutin aux élections européennes. Ceux qui préconisaient une régionalisation (rapport Barnier, projet Chevènement) ont finalement échoué car ils soulevaient des problèmes techniques délicats, qui ont nourri les dissensions politiques. D'autres rapports concluaient au contraire qu'il faut conserver le mode de scrutin actuel, comme celui du Sénat de décembre 1996 (rapport de La Malène), qui estimait que : "aucun mode de scrutin envisageable pour les élections européennes n'est susceptible d'apporter un remède significatif aux insuffisances découlant du mode de scrutin actuel, qui présente l'avantage de permettre un débat national sur les questions européennes".

Nous retiendrons 3 arguments :

1) Le scrutin régionalisé pose des problèmes techniques

* L'élection dans le cadre des 22 régions actuelles pose plusieurs problèmes difficiles à résoudre, par exemple celui de la grande inégalité du nombre de sièges affectés aux différentes régions, de sorte que dans les petites la diversité des tendances politiques ne saurait être représentée de manière fidèle. Pour corriger ce défaut, il faudrait alors inventer une sorte de récupération des restes au niveau national qui créerait en fait deux catégories de députés européens, les nationaux et les régionaux, et qui compliquerait grandement le système. Il serait paradoxal que, dans le but louable de rapprocher l'Europe de l'électeur, on aboutisse à mettre en place un système électoral difficilement compréhensible par ce même électeur.

* L'élection dans le cadre de 4 ou 5 très grandes régions pose d'autres problèmes: pourquoi faudrait-il créer en quelque sorte des "unions électorales de régions" obligatoires, à un moment où l'on cherche plutôt à ouvrir des possibilités d'associations plus libres ? L'élu serait-il vraiment plus proche de l'électeur que dans un cadre national ? Quelle serait l'utilité réelle ?

En outre, le scrutin régionalisé, quelle que soit sa catégorie, aurait tendance à casser le débat européen au niveau national, qui au contraire, peut-on penser, devrait se développer à l'occasion des élections. Ce serait un autre effet paradoxal de la régionalisation.


2) Le scrutin régionalisé pose des problèmes de cohérence institutionnelle

Si la grande majorité des membres de l'Union a retenu la formule de la circonscription territoriale unique, c'est parce qu'elle entretient une affinité avec l'idée selon laquelle les membres de l'Union sont des Etats. Ce principe traditionnel est motivé à la fois par le nécessaire respect des démocraties nationales, qui détiennent la légitimité principale dans l'Union, et par des considérations d'efficacité, car on conçoit mal comment Bruxelles pourrait discuter directement avec environ 250 régions après l'élargissement. Or il est clair que si les députés européens étaient élus dans le cadre régional, ils auraient naturellement tendance à se considérer prioritairement comme les avocats de leur région d'origine, et les institutions européennes auraient tendance à les considérer comme tels, en contournant les Etats.


3) L'éloignement de l'Europe n'est pas lié pour l'essentiel au mode de scrutin

En effet, les institutions européennes sont considérées comme "éloignées" dans tous les pays membres, indépendamment du mode de scrutin qu'ils ont retenu. Ce n'est pas le moindre paradoxe que d'enregistrer "l'éloignement" maximum au Royaume-Uni, pays qui pratique depuis toujours un scrutin régionalisé aux élections européennes ! (1)

Les causes de cet éloignement sont très profondes. Certaines tiennent à la force du sentiment d'identité de chaque pays. Mais d'autres sont consubstantielles au système de décision européen : quand les décisions résultent de compromis, qu'elles sont prises à la majorité (alors qu'on se trouve dans la minorité), ou encore qu'elles résultent du poids de la Commission ou d'arrêts sans appel de la Cour de Justice, les gens ont tendance à ne pas s'y reconnaître. Mais peut-on corriger de tels défauts ? Il faudrait revoir en profondeur les processus de décision européens.


3. Propositions

On est donc amené à conclure que, si le rapprochement de l'Europe et du citoyen est assurément un objectif souhaitable, il vaudrait mieux le poursuivre par un autre moyen que la régionalisation du mode de scrutin. Nous pensons qu'il faut travailler dans trois directions :

- faire intervenir plus directement les Parlements nationaux dans le processus de décision européen. C'est un sujet que traite actuellement la Convention sur l'avenir de l'Union présidée par Valéry Giscard d'Estaing. Ce dernier semble bien convaincu de la nécessité de réhausser le rôle des Parlements nationaux, et il semble que les idées des membres de la Convention évoluent nettement dans ce sens. Il conviendrait que le gouvernement français les appuie très franchement. Ce serait sans doute le meilleur service à rendre à la bonne cause du rapprochement de l'Europe et du citoyen ;

- organiser le travail des parlementaires européens pour qu'ils prennent mieux en compte les intérêts nationaux. Les défauts d'organisation de la défense des intérêts français au Parlement européen contribuent au sentiment d'éloignement. Cette question, déjà posée aujourd'hui, va devenir encore plus criante avec l'entrée en vigueur du traité de Nice qui va faire tomber notre représentation à moins de 10 % du total après l'élargissement.
Il faut essayer de compenser cet affaiblissement, si c'est possible, par une meilleure organisation.

Nous proposons que, dès leur élection, les représentants français soient "pris en mains" par un "Service national d'appui" qui devrait être plus développé que l'actuel SGCI, et qui pourrait par exemple offrir aux députés des locaux de travail permanents où ils pourraient travailler en étroit contact avec des administrateurs. Ce service devrait entretenir des liens très forts avec les services des délégations de l'Assemblée Nationale et du Sénat. Tout devrait y être pensé en termes de promotion des intérêts nationaux.

- donner une plus grande visibilité au travail effectué par le gouvernement et les représentants français au niveau européen. On pourrait par exemple imaginer un "Journal Officiel français pour les affaires européennes" qui donnerait non seulement la liste des textes européens concernant la France (le contenu se trouvant au Journal Officiel des Communautés), mais aussi les communications du gouvernement, ou les positions des députés français exprimées au cours des débats. Certainement, de tels documents, qui n'existent pas aujourd'hui, faciliteraient la tâche des Français qui veulent s'informer, et celui des relais d'opinion.

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(1) Autrefois scrutin majoritaire uninominal à un tour, aujourd'hui proportionnel.

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