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Lettre ouverte de Philippe de Villiers
au Président de la République
Le 11 décembre 2003
Monsieur le Président de la République,
Un haut diplomate espagnol et un haut responsable polonais
viennent de déclarer : "Si la France veut
se suicider, c'est son problème, mais l'Espagne et
la Pologne ne se laisseront pas saigner par l'Allemagne".
Vous ne cessez de mettre en exergue le parfait accord de
la France avec l'Allemagne sur le projet de Constitution.
Mais les Français doivent savoir que vous avez tout
cédé à l'Allemagne en acceptant de
faire de Berlin le futur pivot de l'Europe. La Constitution
va cristalliser une triple infériorité
française. En effet, entre le traité de
Nice et la Constitution en projet, la France a cédé
trois fois. La combinaison de ces trois reculs est dangereuse
pour l'équilibre de l'Europe et pour l'influence
française.
A la Commission, nous
risquons d'être réduits à la portion
congrue, avec une ou deux voix sur vingt-cinq, ou trente
plus tard, et avec même par moments zéro voix
si l'on suit le système proposé par la Convention.
Au Parlement européen, nous
sommes en train d'entériner le recul de la position
française acceptée par le traité de
Nice, puisque notre pays va voir son nombre de représentants
tomber de 87 aujourd'hui, à 78 en 2004, et à
72 en 2009, alors même que l'Allemagne restera au
niveau de 99 députés.
Au Conseil des ministres, enfin,
le nouveau système de calcul de la majorité
qualifiée proposé par la Convention aboutit
à prendre en compte à la fois le critère
du nombre d'Etats (la majorité d'entre eux), et le
critère de la population (pour le moment 60 %). Ce
critère de population est ici parfaitement illégitime,
car on calculerait "la" population globalement,
comme s'il n'existait aucune distinction entre les peuples
d'Europe. De plus, il va se retourner contre nous, immédiatement
pour ce qui concerne nos relations avec l'Allemagne, et
à terme encore plus gravement si la Turquie venait
à entrer dans l'Union européenne.
La Direction de la Prévision
du Ministère des Finances a réalisé
de multiples simulations qui sont toutes très inquiétantes.
C'est ainsi que Bercy conclut que le système proposé
par la Convention permettra à l'Allemagne de dominer
l'Europe et ensuite à la Turquie de voir son influence
"progressivement monter en puissance pour dépasser
celle de l'Allemagne entre 2015 et 2020, soit moins de dix
ans après l'entrée en vigueur du nouveau système
de vote". Bercy tire même la sonnette d'alarme
: "dans le système de la Convention, la Turquie
deviendrait à terme l'acteur de loin le plus puissant
au sein du Conseil".
Monsieur le Président de la
République, je me permets de vous mettre en garde
: l'amitié franco-allemande ne résistera pas
au déséquilibre prévu dans le texte
actuel de la Constitution. Plutôt que de vous préoccuper
de faire rentrer dans le rang l'Espagne et la Pologne, je
vous demande de concentrer votre attention sur l'intérêt
français. Là encore la note confidentielle
de Bercy que j'ai pu me procurer tombe comme un fil à
plomb : à terme, "L'asymétrie Allemagne-France
qui joue au bénéfice de l'Allemagne se renverserait
pour devenir une asymétrie Turquie-Allemagne à
son détriment".
Monsieur le Président de la République,
vous avez tout cédé à l'Allemagne.
Quand vous parlez du couple franco-allemand qui menace de
faire chambre à part, je ne puis m'empêcher
de penser que c'est l'Allemagne qui porte la culotte. Osez
dire la vérité aux Français, comme
cela est écrit ce matin dans le journal Libération
: "Le projet de Constitution favorise le pays le plus
peuplé : l'Allemagne".
Je vous prie de croire, Monsieur le Président
de la République, à l'expression de ma plus
haute considération et de mon profond respect.