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Les leçons de la victoire du non au référendum
Synthèse de l'analyse du scrutin de la Fonction Jean-Jaurès et du Centre de recherches politiques de Sciences-Po
18 octobre 2005


La première leçon qu'auraient pu tirer avantageusement nos élites du vote du 29 mai, plutôt que de se quereller pour les uns, de se cacher la tête dans le sable pour les autres ou encore d'avancer comme si de rien était, aurait été d'essayer d'en comprendre les résultats pour remettre en cause et replacer au coeur du débat les thèmes qui posent problème. Deux instituts se sont ainsi attachés à réaliser ce travail de fond.

La Fondation Jean-Jaurès, avec l'aide de responsables politiques en faveur du "oui" et du "non", d'universitaires de différentes disciplines (politologues, économistes, historiens, sociologues, géographes et juristes), nous livre ses conclusions dans un ouvrage intitulé "Le jour où la France a dit non" (éd. Plon, 10 €). Rappelons que cette fondation politique tend à favoriser l'étude du mouvement ouvrier et du socialisme international, ce qui rend le livre en question peu objectif. Ainsi, dès la première partie, on regrette qu'Alain Mergier ne base son propos que sur un petit panel d'électeurs de sensibilité de gauche (25 entretiens individuels seulement sur des personnes âgées de 25 à 50 ans !) pour analyser les intentions de vote. Après deux premiers constats portant sur la grande mobilisation des Français, "85 % disant avoir placé le référendum au coeur de leurs conversations quotidiennes", et sur les sondages initiaux qui "jusqu'à la fin du mois de mars, faisaient état d'une intention de vote majoritairement positive", l'institut tente de comprendre pourquoi tout s'est rapidement inversé. Outre le fait incontestable que les citoyens se sont sentis "désemparés" face à la complexité du texte, un autre argument très prégnant s'est fait jour : habitués au modèle centralisateur et homogène de l'Etat, ils ne se retrouvent pas dans la construction européenne totalement à l'opposé de ce qu'ils connaissent : "elle est hétérogène, multipolaire et ses frontières sont en redéfinition permanente...". Ainsi, avec l'Europe, le "statut de sujet" des individus est remis en question : ils se sentent méprisés "en tant qu'acteurs politiques", plus exposés, plus vulnérables, voire assujettis, comme par exemple face à l'ultra/néo-libéralisme ou à l'entrée de la Turquie pour lesquels beaucoup ont le sentiment que l'Europe est "incapable de se protéger, d'exercer un contrôle (...) et est soumise à tous les trafics (...) à toutes les concurrences déloyales". C'est pourquoi, les Français ont vite compris que pour contrer cette impression d'assujettissement, pour se libérer d'une Europe qu'ils considèrent comme "mauvaise" en contradiction complète avec la "bonne" Europe dont ils rêvent, ils devaient "s'opposer", "produire une discontinuité" et donc voter "non" car "le non libère", alors que "le oui aliène". Or les tenants du "oui" ont méconnu cette situation de l'opinion, ce qui, dès le début, a été "interprété comme la manifestation de leur éloignement d'avec le public" et a constitué pour eux un "piège permanent". Jean-Christophe Cambadélis revient, quant à lui, sur l'historique des évènements : l'avancée décisive de l'Europe avec le choix d'une "Constitution", le choix du mode de ratification ressenti comme une manoeuvre politicienne, les polémiques qui se firent jour avec notamment la Turquie et les délocalisations plombant dès le début le traité constitutionnel, l'instauration du référendum au sein du PS mettant à jour des scissions internes, la montée en puissance des "non" à gauche avec L. Fabius et à droite avec P. de Villiers et son slogan "On a tous une raison de dire non", le "non" laissant planer un sentiment de protection alors que le "oui" apparaissait de plus en plus déconnecté des réalités... Dans une campagne où règne tant de confusion, les Français ont le sentiment qu'ils peuvent redevenir acteurs de leur destin. Vincent Tiberj, à l'aide de tableaux chiffrés, décortique les clivages sociologiques. Selon lui, si la défiance à l'égard de la classe politique et le vote sanction restent des arguments marginaux à la victoire du "non", le besoin du retour à l'Etat-nation suscité par des peurs souverainistes et sociales de l'Europe l'explique en partie, et ce dans toutes les catégories sociales. Hervé Le Bras, en se basant sur une cartographie des votes communistes traditionnels, tente de mettre en lumière une corrélation entre régions laïques et régions religieuses ainsi qu'une corrélation entre régions riches et régions qui souffrent. Prenant appui sur l'entretien de J. Chirac avec des jeunes le 14 avril dernier, Bruno Cautrès analyse le vote de cesderniers, en déduit un décrochage des 18-24 ans face à l'Europe, un clivage "générationnel" et met à jour les craintes des citoyens. Gérard Le Gall, quant à lui, va plus loin en essayant de tirer des conclusions du 29 mai et y voit l'émergence d'un "populisme", c'est-à-dire "d'une attitude systématique de méfiance, de suspicion, de défiance vis-à-vis de toute les instances de la société, nourrissant un fort ressentiment".

Enfin, on regrette que l'analyse très intéressante de Jean Pisani-Ferry, consacrée aux questionnements de l'après 29 mai, aux crises de légitimité, de fondements et de perspectives qui se sont révélées, aux lectures dont on peut en faire, n'ait pas fait l'objet de toute la troisième partie, les interventions d'Alain Bergounioux et de Dominique Strauss-Kahn sur la place future du parti socialiste sur l'échiquier politique n'apportant pas d'éléments probants sur le devenir de l'Europe.

Le second institut, le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po), s'attache, quant à lui, à émettre des constatations plus générales. Ainsi, Laurence Morel et Pierre Martin analysent très longuement les différents référendums en usage en Europe, leurs intérêts politiques et relèvent tout particulièrement la spécificité française. Ils soulignent, entre autres, l'aspect pratique pour les gouvernants des référendums d'initiative gouvernementale (RIG) dont le "but est de soustraire une question gênante à l'agenda politique" et dont ils donnent une illustration édifiante, à savoir le référendum sur la Turquie promis par le Président de la République dans dix ans, permettant ainsi d'évacuer le problème de la campagne référendaire ! Or, ces promesses sont, dans l'histoire, souvent restées lettres mortes comme en attestent, en Grande-Bretagne, les "référendums annoncés par Tony Blair à la veille de consultations électorales, et jamais tenus"... En fait, le référendum sert souvent "d'instrumentalisation politique" grâce aux "moyens dont disposent les acteurs au pouvoir pour influencer les résultats (formulation de la question, choix du moment", couverture médiatique...). Ainsi, dans le cas du 29 mai, la décision du chef de l'Etat de recourir à un référendum n'avait pour visée essentielle que de renforcer son autorité chancelante "en lui conférant une victoire facile susceptible de redorer son blason (...) et en mettant en relief sa stature de gaulliste historique et de constructeur de l'Europe", de diviser l'opposition de gauche, de restaurer sa position de "chef de son camp" et enfin de stopper la pression que de nombreux responsables politiques militant pour une ratification populaire de la Constitution - dont Philippe de Villiers qui avait alors lancé son "Mouvement pour le référendum sur la Constitution européenne" - faisaient peser sur lui. Or, le Président ayant surestimé le résultat du "oui" ainsi que la période de méfiance et de mécontentement des citoyens dans laquelle s'inscrivait ce scrutin, l'échec fut d'autant plus cuisant pour lui que les conséquences en sont prégnantes : "une défaite majeure de la classe dirigeante, une délégitimation aggravée du chef de l'Etat, une crise européenne, des bombes à retardement" et "un renforcement de Philippe de Villiers dont la candidature en 2007 est maintenant certaine"...

On regrette, par contre, que Guillaume Duseigneur offre à l'analyse du référendum interne du PS (parti socialiste) une si grande place alors qu'elle n'apporte aucun éclairage nouveau sur les raisons des Français à voter "non" le 29 mai, ce qui d'après le titre de l'ouvrage "Comprendre le "non" français" était la principale motivation de cette publication. De même, on regrette que l'étude consacrée "au rôle des attitudes vis-à-vis de l'Europe", menée par Sylvain Brouard et Nicolas Sauger, dans laquelle sont développés les thèmes européens, ne corresponde qu'à une dizaine de pages d'un ouvrage en comportant 173 car pour pouvoir tirer des leçons des résultats de ce scrutin, il faudrait pouvoir pointer du doigt d'une manière beaucoup plus détaillée et approfondie les attentes et préoccupations des électeurs.
Enfin, l'analyse socio-démographique des membres du Groupe ADRET, mettant en lumière "l'importance de la culture catholique ou d'une certaine conscience ouvrière" dans les régions et "la prégnance d'un milieu urbain europhile dans le coeur de certaines grandes métropoles ou d'une tradition rurale de gauche contestataire dans certains campagnes", permet une compréhension géographique du vote particulièrement intéressante.

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