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Le député MPF Patrick
LOUIS témoin des élections municipales en
Arabie Saoudite
le 14 février 2005
Alors que les Saoudiens étaient
appelés aux urnes le 10 février pour des élections
municipales partielles correspondant à la première
étape d'un processus électoral inédit
en Arabie Saoudite, Patrick Louis, Député
MPF, était mandaté par le Parlement européen
pour être témoin de ce scrutin.
Ces élections s'inscrivent dans le
cadre d'une promotion de la représentativité
voulue par le régime monarchique actuellement en
place, dirigé par le Prince Abdallah. En effet, suite
aux attentats du 11 septembre 2001 perpétrés
par des Saoudiens (15 sur les 19 pirates de l'air) aux Etats-Unis,
le gouvernement saoudien a ressenti un réel désamour
du reste du monde envers son Royaume et a souhaité
reconquérir l'opinion publique par un acte fort de
démocratie. George W. Bush a de plus encouragé
l'Arabie Saoudite à engager des réformes de
manière à ce que "Le gouvernement
(...) puisse montrer son leadership dans la région
en accroissant le rôle de son peuple dans la définition
de son avenir" (discours sur l'Etat de l'Union,
2 février 2005).
Interrogeons Patrick Louis sur l'ambiance
qu'il a trouvée à son arrivée à
Riyad et sur la préparation du scrutin.
Quelle ambiance avez-vous trouvée
à votre arrivée à Riyad ? Avez-vous
eu l'impression que tout avait été mis en
place afin d'initier les citoyens à ce processus
électoral nouveau et que le scrutin s'annonçait
vraiment démocratique ?
Patrick LOUIS -
J'ai ressenti une première impression dans l'avion
lorsque les hôtesses et les stewards nous ont informés
que les alcools étaient mis "sous scellés".
On sent alors tout de suite que l'on entre dans un monde
totalement différent du nôtre. Ma deuxième
impression fut à l'arrivée, à l'aéroport
de Riyad : après avoir survolé une ville qui
a tous les attributs d'une ville américaine, constellée
d'éclairages, encombrée de voitures évoluant
dans de grandes avenues rectilignes, on arrive dans un aéroport
luxueux où le marbre abonde. Et là, à
la sortie de ce monde moderne, on rencontre des femmes et
l'on ressent alors une impression de prison. Riyad revêt
un habit de richesses et pourtant il y règne une
atmosphère de prison : on ne doit pas croiser le
regard d'une femme ; elle ne peut pas conduire une voiture
et ne doit même pas être assise à l'avant
; elle doit être revêtue d'un vêtement
noir et ses yeux doivent être couverts car ils ne
peuvent croiser le regard d'une personne qui n'est pas membre
de la famille.
Un autre fait m'a interpellé : nous
sommes arrivés au moment où la Conférence
internationale contre le terrorisme se tenait à Riyad.
J'ai pu voir des panneaux publicitaires sur lesquels de
vibrants slogans condamnaient le terrorisme alors même
que le Royaume saoudien a enfanté le réseau
terroriste al-Qaïda du salafite Oussama ben Laden.
Cela m'a semblé très paradoxal.
Environ 148 000 personnes se sont inscrites sur les listes
électorales pour une ville comptant plus de 4 millions
d'habitants. Que pensez-vous de ce peu de mobilisation pour
des élections inédites ?
Patrick LOUIS -
Il faut savoir que l'Arabie Saoudite est un Royaume, une
monarchie. Il n'y a pas de société civile,
de nation avec des individus libres et autonomes, c'est
plutôt une fédération de clans et de
tribus. La démocratie telle que nous l'entendons
et la vivons tous les jours, nous autres Occidentaux, et
notre logique des droits individuels y sont largement étrangers.
Vivre en Arabie Saoudite, c'est obligatoirement revisiter
les représentations que notre premier maître
en géopolitique - Hergé - a laissé
dans nos intelligences à propos du pays de l'or noir.
A Riyad, il y a effectivement 4 millions
d'habitants, mais plus d'un million d'entre eux sont des
immigrés qui, jusqu'à il y a un mois environ,
ne pouvaient pas prétendre à la nationalité
saoudienne. Ils ne font donc pas partie de la base électorale.
On ne peut alors prendre en compte que 3 millions d'habitants
pouvant s'inscrire sur les listes électorales, dont
plus de la moitié sont des femmes.
De plus, le vote se déroule en trois
étapes : le scrutin a été partagé
en trois zones géographiques que sont la zone de
Riyad - patrie de Séoud - celle de l'est et du sud-ouest
(Djedda), puis celle du nord et de l'ouest du Royaume -
zone plus libérale et traversée par de multiples
influences. Les citoyens saoudiens assez conservateurs,
n'ayant pas l'habitude de ce genre de participation populaire,
se sont écartés du scrutin. On peut espérer
qu'au regard du scrutin de Riyad, les électeurs des
deux autres zones iront s'inscrire en grand nombre sur les
listes électorales. Les inscriptions pour le vote
qui aura lieu le 3 mars prochain dans la province de l'est
ont d'ores et déjà commencé.
En tout état de cause, si l'on a constaté
peu de mobilisation, il y avait beaucoup de candidats :
646 postulants pour seulement 7 postes à Riyad. J'ai
également noté que parmi les candidats beaucoup
étaient promoteurs immobiliers...
Enfin, même si ces élections
au suffrage universel constitue un évènement
historique en Arabie Saoudite, on ne peut toutefois pas
vraiment parler de démocratie, mais d'une nouvelle
forme de représentativité. La preuve en est
que la moitié des conseillers municipaux restent
nommés par le Royaume. Cette nouvelle représentativité
se rajoute aux anciennes formes de représentativité
qui existaient dans les clans et dans les tables ouvertes
organisées par les notables (majlis) et cela
laisse penser qu'une nouvelle politique, plus moderne et
plus conforme au respect des personnes, se met doucement
en place.
Les femmes, qui représentent plus
de la moitié de la population, n'ont pas eu le droit
de vote en dépit des termes de la loi qui stipule
que tous les citoyens ayant 21 ans révolus - à
l'exception des militaires - ont le droit de vote. Que pensez-vous
de cette exclusion ?
Patrick LOUIS -
La loi qui régit le Royaume saoudien est la charia
(qui signifie en arabe "fil conducteur dans la vie")
; elle ne concerne pas tous les aspects de la vie humaine
et fait peu mention des votes. Je pense que l'Arabie Saoudite
a "raté le coche" de l'évènement
historique que constituait ce scrutin pour imposer tout
de suite le vote des femmes en même temps que celui
des hommes. Le roi aurait dû, à mon sens, prendre
un arrêté, promulguer une décision,
en tout cas organiser cette représentativité.
La société soudienne est particulièrement
stable, les femmes sont de plus en plus engagées
dans la vie professionnelle, et leur inscription à
ce scrutin ne représentait aucun risque de turbulences.
Cela aurait au contraire permis l'émergence d'une
véritable représentation d'une société
qui est condamnée à rester secrète.
Il est donc regrettable que la méthode démocratique
naissante prenne du retard et il aurait été
de bon ton d'avancer politiquement au même rythme
que dans la vie professionnelle.
Cette exclusion des femmes de la vie politique
est tout à fait le reflet du grand paradoxe qui existe
en Arabie Saoudite : Riyad est une ville très moderne,
mais très archaïque dans ses rituels et ses
relations sociales.
La moitié seulement des conseillers municipaux
sont ainsi élus par le peuple, l'autre moitié
restant désignée par les autorités
? Qu'en pensez-vous ?
Patrick LOUIS -
L'Arabie Saoudite est sous régime wahhabite
depuis le pacte conclu entre les Séoud, seigneurs
de Nedjed (famille régnante, qui a ensuite donné
son nom au pays) et Ibn Wahhab, fondateur du wahhabisme.
Le wahhabisme est une forme rigoriste de l'Islam sunnite
; c'est la principale forme de fondamentalisme musulman
dans le monde contemporain. C'est un mode de vie, pour nous
Occidentaux, très étrange qui ne peut évoluer
que très lentement. Ainsi, le passage d'une organisation
tribale à une organisation démocratique ne
peut pas se faire du jour au lendemain. La stratégie
des petits pas est certainement la stratégie la plus
réaliste même si nous autres Occidentaux espérions
des avancées plus concrètes... Une série
de petits pas est préférable à un grand
saut dans le néant.
Il faut se garder de vouloir imposer de l'extérieur
des chocs politiques qui, certes, pourraient être
à terme salutaires, mais pourraient également
être totalement révolutionnaires, amener une
explosion de l'Etat et l'avènement d'une théocratie.
La mutation technologique et économique induite par
les pétro-dollars a déjà amené
des bouleversements très violents dans cette société.
On peut d'ailleurs voir dans l'extrémisme le refus
des conservateurs les plus radicaux de cette modernité
dont ils ne veulent pas. Ne pouvant moderniser l'Islam,
ils s'engagent dans une lutte à mort pour islamiser
la modernité. Gardons-nous donc de l'imposer à
un rythme trop rapide et appuyons-nous sur les progrès
économiques car à la racine de tous les maux
subsiste la pauvreté et l'ignorance du plus grand
nombre.
Pensez-vous que la réussite relative des élections
qui viennent de se dérouler en Palestine puis en
Irak ont eu un quelconque impact sur les élections
qui ont eu lieu à Ryad ?
Patrick LOUIS -
Je le répète : il ne faut pas penser l'Orient
avec les valeurs de l'Occident. Ces terres nous désorientent.
On doit partir des faits, de l'histoire de ce pays et ne
pas vouloir à tout prix imposer notre mode d'organisation
politique. Ce serait une erreur. Notre combat doit se concentrer
sur le respect des valeurs fondamentales de la dignité
humaine. Il est certain que le succès relatif des
élections en Irak, la légitimité obtenue
par M. Abbas en Palestine, les conséquences du 11
septembre font prendre conscience au chef de l'Arabie Saoudite
qu'il s'isole progressivement de la scène mondiale
et qu'il doit faire un pas, et nous espérons un grand
pas, du côté d'une organisation empreinte de
plus de liberté. Je suis sûr que le prince
héritier saura mener son pays sur la voie de l'évolution,
mais il ne pourra pas faire l'économie du vrai débat
public : celui des rapports entre l'Etat et la pensée
de l'Islam wahhabite.
Enfin, pensez-vous que ces élections permettront
d'engager un processus démocratique plus fort tel
que l'élection des membres du gouvernement par le
suffrage universel, ou bien permettront de lever la pression
continue qu'exerce le pouvoir en place sur les associations,
voire d'envisager un jour que des partis politiques puissent
voir le jour en Arabie Saoudite ?
Patrick LOUIS -
Les évolutions prévisibles seront d'une part
la présence de femmes au sein du Majlis ach Choura
(Parlement nommé du Royaume), le développement
du débat public avec l'émergence d'une nouvelle
institution qui s'intitule le "centre pour le dialogue
national" et la promotion des échanges d'étudiants.
De même, les nouvelles technologies telles qu'Internet
permettront de casser le cloisonnement du Royaume. C'est
une ouverture concrète vers l'étranger.
Chaque jour, 1,2 milliard d'hommes musulmans
se tournent, cinq fois par jour, vers l'Arabie Saoudite.
Ne pas décevoir cette masse de gens qui pensent ce
pays comme étant le paradis, suppose de rapides réformes.
Sinon, ils seront vite déçus.