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"Rally for a referendum"
Discours de Philippe de Villiers
à la réunion du "Congress for Democracy",
Londres, 7 novembre 2003
Mes chers amis,
En venant à Londres par l'Eurostar
tout à l'heure, je me souvenais d'un voyage identique
que j'avais effectué il y a une dizaine d'années
pour rencontrer Mme Thatcher, en présence d'ailleurs
de votre co-président Michael Spicer. J'étais
alors au début de ma carrière politique, et
cette rencontre avait produit sur moi une forte impression.
Mme Thatcher m'avait encouragé à poursuivre
le combat que je venais de commencer avec la campagne référendaire
contre le traité de Maastricht, au nom de la démocratie
nationale menacée par une bureaucratie européenne
mal contrôlée.
Ce langage éveillait en moi
de profonds échos car c'était aussi celui
du général de Gaulle qui avait réussi
à enrayer la dérive fédéraliste
pendant sa présidence, mais dont l'oeuvre a ensuite
été bien oubliée par ses successeurs.
Depuis cette première rencontre,
mes liens avec le Parti Conservateur sont toujours restés
étroits. Mon ami Bill Cash, le ministre de la justice
du gouvernement fantôme - qui vient d'ailleurs de
publier une remarquable brochure sur la Constitution européenne
("Une bombe à retardement") - était
venu nous soutenir lors d'une des premières grandes
réunions de notre parti, à Saint-Laurent-sur-Sèvre
en 1996.
Pendant toute la période qui
s'est écoulée depuis ma première élection
au Parlement européen, en 1994, mes amis et moi-même
avons toujours entretenu les liens les plus amicaux avec
les souverainistes britanniques, avec lesquels nous nous
trouvons toujours sur la même ligne dès qu'il
s'agit de combattre les dérives supranationales.
Je ne peux pas les citer tous, mais je voudrais tout de
même mentionner le nom de Daniel Hannan, dont nous
apprécions tous la grande agilité intellectuelle,
et qui d'ailleurs nous avait délivré un message
très chaleureux lors de notre réunion de Seignosse,
il y a trois ans.
Je rappellerai enfin que Gerald Howarth,
le ministre de la défense du gouvernement fantôme,
est venu en septembre dernier à notre université
annuelle de Lamoura pour prononcer un discours tonique,
qui a mobilisé tous nos militants en leur montrant
combien nos vues sont proches, au seuil de ce nouveau combat
européen.
En effet, le super-Etat européen
qui s'avançait masqué depuis deux décennies,
est en train de jeter le masque aujourd'hui. Le nouveau
traité en préparation, fortement influencé
par les institutions européennes qui ont encadré
la Convention, s'intitule très directement "Constitution".
Et derrière cette Constitution, nous voyons se profiler,
pour la première fois avec autant de netteté,
un super-Etat avec une entité centrale unique, un
cadre institutionnel unique, une personnalité juridique
unique, et surtout un droit supérieur aux Constitutions
nationales, décidé de manière supranationale
et devant lequel toute forme de droit national doit plier.
Valéry Giscard d'Estaing s'était
demandé un jour à la Convention : "Mais
cette entité unique que nous créons, est-ce
un Etat ou une organisation internationale?". Il
n'a jamais apporté de réponse, et la Convention
non plus. Mais en lisant le texte de la Constitution, nous
pouvons apporter cette réponse : oui, même
si tout n'est pas achevé dans cet Etat, les grandes
lignes sont tracées. C'est bien un super-Etat européen.
C'est pourquoi en France, tous les
démocrates pensent qu'un tel projet doit être
soumis à référendum. C'est ce que j'ai
dit au Président de la République française,
Jacques Chirac, lorsque je l'ai rencontré en tête
à tête mardi dernier.
Evidemment, les fédéralistes
français font tout pour qu'une telle consultation
populaire n'ait jamais lieu. Ils sont épouvantés
parce que, même si les sondages montrent que les Français
sont favorables dans l'abstrait à l'idée de
Constitution (et en effet c'est un beau mot, il faut en
convenir), en réalité ils n'en connaissent
pas le contenu, et dès qu'on leur parlera de super-Etat,
ils seront nécessairement opposés. De plus,
un tel référendum qui devrait se tenir, peut-on
supposer, dans la deuxième moitié de l'année
2004, arriverait au moment où le Conseil devrait
décider d'ouvrir ou non les négociations d'adhésion
avec la Turquie. Or une écrasante majorité
de Français sont opposés à cette adhésion.
Si les deux questions, super-Etat et adhésion de
la Turquie, faisaient leur jonction dans l'esprit de mes
compatriotes, ce serait explosif pour les fédéralistes,
d'autant que la nouvelle Constitution, qui donnerait un
poids croissant aux considérations démographiques
dans la prise de décision européenne, accorderait
en même temps forcément une place de premier
rang à la Turquie.
Mais bien évidemment, la crainte
de la conjonction du super-Etat et de l'arrivée de
la Turquie, qui alimente les conversations privées
dans les milieux fédéralistes, n'est pas avouée
en public. Officiellement, ils expriment d'autres arguments,
que je vais rappeler pour les dénoncer. Ces arguments
appartiennent à cinq catégories :
1. Il n'y aurait pas besoin de référendum
car le projet en cours ne serait pas la vraie Constitution
d'un vrai Etat.
Bien entendu, même si le projet
de Constitution tel que nous le connaissons était
adopté, le super-Etat européen ne serait pas
complètement achevé. Il resterait encore quelques
cas de décision à l'unanimité. Mais
il y a une innovation majeure dans ce texte : ces décisions
à l'unanimité pourraient un jour être
abandonnées sur simple décision du Conseil
européen, et sans révision de la Constitution,
c'est-à-dire sans nouvelle ratification par les peuples.
D'ailleurs, nous avions demandé que
l'article 1 du nouveau texte proclame que "l'Union
européenne respecte les souverainetés nationales
de ses Etats membres". Mais évidemment cela
ne nous a pas été accordé. On trouve
seulement un article 5 qui dit que "l'Union européenne
respecte l'identité nationale de ses Etats membres".
Ce n'est pas du tout la même chose.
2. C'est une vraie Constitution mais elle ne contiendrait
rien de nouveau
Il est exact que ce texte utilise la méthode
habituelle des traités précédents :
il prolonge des tendances qui préexistaient. Mais
en même temps, il va beaucoup plus loin. En particulier,
concernant l'article 10 qui proclame la primauté
du droit européen sur toute forme de droit national,
il est clair qu'il existait une jurisprudence de la Cour
de Justice en ce sens depuis les années 1963 et 1964.
Mais l'article 10 du projet de Constitution comporte deux
aspects nouveaux :
- tout d'abord, le principe jurisprudentiel
de la primauté du droit commuanutaire n'avait jamais
été présenté clairement à
la ratification des peuples. Il n'était pas inscrit
dans le traité. C'était uniquement le fruit
de la délibération de quelques juges (six
à l'époque). Et c'est bien d'ailleurs la source
du malentendu permanent entre les peuples et l'Europe, car
celle-ci vit sur des principes qu'elle considère
sacro-saints, alors qu'ils n'ont jamais été
approuvés par les peuples ;
- deuxième nouveauté : en 1963,
la jurisprudence de la Cour de Justice s'appliquait à
des compétences techniques et limitées, qui
concernaient pour l'essentiel le marché intérieur.
Dans ces conditions très précises, la primauté
du droit communautaire pouvait peut-être se défendre.
Mais au fil des années, beaucoup d'autres compétences
ont été ajoutées, y compris des compétences
de souveraineté, sans réexaminer cette jurisprudence.
Aujourd'hui, nous ne pouvons pas, une fois de plus donner
à l'Europe des compétences essentielles sans
remettre cette question à plat.
3. C'est une vraie Constitution, mais on en aurait déjà
débattu largement à la Convention
Les fédéralistes laissent
entendre, par cet argument, que, puisqu'il y a eu un débat
lors de la Convention, il n'y a plus besoin de référendum.
C'est tout à fait faux, bien sûr. Les discussions
de quelques experts gouvernementaux ou parlementaires -
qui d'ailleurs n'avaient pas reçu mandat de rédiger
une Constitution - ne peuvent pas remplacer l'approbation
populaire, ou bien alors il faut dire clairement qu'on change
de régime. De plus, je voudrais rappeler que les
débats de la Convention n'ont même pas été
honnêtes car ils ont été téléguidés
constamment par les institutions européennes.
4. C'est bien une Constitution, mais
le référendum serait dangereux car les gens
vont mélanger plusieurs sujets
Cet argument n'est pas recevable car bien
entendu on pourrait le dire de n'importe quelle élection,
et dès lors supprimer la démocratie. Evidemment,
il y a toujours dans des élections, quelles qu'elles
soient, des questions annexes qui parasitent un peu le débat.
Mais c'est encore la procédure du référendum
qui minimise le mieux ce risque, car elle permet de poser
clairement une question précise.
5. Les élections européennes pourraient
servir de référendum
Nous avons vu apparaître cet
argument dangereux dans la déclaration de Rome diffusée
le 18 juillet 2003 par Valéry Giscard d'Estaing.
Il consiste à dire que les Parlements nationaux pourraient
ratifier la Constitution sans consultation directe des peuples,
en considérant seulement le résultat des élections
européennes.
Cette procédure serait tout à
fait illégitime car ici, c'est le cas de le dire,
il n'y aurait pas une seule question posée, mais
un grand nombre de questions qui s'entremêleraient.
De plus, du strict point de vue juridique, les députés
européens n'ont pas de compétence constitutionnelle,
et leur élection ne peut pas servir de référence
pour des bouleversements constitutionnels.
Ce que Valéry Giscard d'Estaing
a proposé le 18 juillet est donc un détournement
de la loi, et sur un sujet particulièrement grave,
puisqu'il s'agirait de subordonner les démocraties
nationales.
*
Pour terminer, je voudrais souligner
que nous demandons, non pas un référendum
européen unifié, mais des consultations populaires
précises et honnêtes, menées par chaque
peuple dans les formes prévues par ses traditions
constitutionnelles.
Défendre un référendum
européen unique, tranché par une majorité
européenne unique, c'est supposer que les nations
n'existent plus, et c'est donc faire comme si le résultat
de la Constitution était déjà acquis
avant que la Constitution ne soit adoptée. C'est
bien entendu monstrueux d'un point de vue juridique, et
j'espère que cela n'arrivera jamais.
Nous devons donc défendre des consultations
nationales adaptées au caractère de chaque
peuple. En France, c'est le référendum, et
vous le défendez aussi en Grande-Bretagne avec des
arguments similaires aux nôtres.
Pourtant, dans la campagne à
venir, il ne faudra pas rester séparés. Ce
serait un trop grand avantage pour la Commission qui, depuis
des décennies, comme une araignée au centre
de sa toile, réussit à manipuler les débats
en jouant des divisions des nations les unes entre les autres.
Cette fois, nous avons tous un grand intérêt
commun : la préservation de nos démocraties
nationales.
Cet intérêt commun doit nous
réunir au-delà de nos diversités. En
1955, Jean Monnet avait créé un comité
d'action pour les Etats-Unis d'Europe, formé de personnalités
de différents pays, qui avait pour but de faire pression
sur les instances chargées de préparer le
traité de Rome. Aujourd'hui, nous devrions créer
un comité d'action pour l'Europe des nations afin
de développer, au cours de la campagne qui s'annonce,
notre conception d'une Europe coopérative fondée
sur le respect de ses nations.