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Décision du Conseil constitutionnel du 3 avril 2003 : la Constitution française est-elle en train de devenir "inopérante" au niveau européen ?
par Georges Berthu, le 24 avril 2003

Dans sa décision n° 2003-468 DC du 3 avril 2003 relative à la réforme du mode de scrutin aux élections régionales et européennes, le Conseil constitutionnel prend une position d'une extrême importance, susceptible de causer à l'avenir de graves préjudices à la souveraineté française, mais à laquelle les commentateurs n'ont guère accordé d'attention jusqu'ici.

Le Conseil constitutionnel a en effet validé la régionalisation du mode de scrutin aux élections européennes au motif notamment que le grief d'une atteinte à l'indivisibilité de la République et à l'unicité du peuple français était "inopérant". Le raisonnement suivi est plutôt bizarre : comme les représentants français au Parlement européen ne sont plus élus seulement par les citoyens français, mais aussi depuis Maastricht par certains ressortissants de la Communauté européenne résidant en France, ces élus représenteraient "les citoyens de l'Union européenne résidant en France", et non plus le peuple français stricto sensu. Dès lors l'article 1 de la Constitution concernant le principe d'indivisibilité de la République, et le préambule de la Constitution concernant le principe de l'unicité du peuple français ne seraient pas applicables aux élections européennes (paragraphes 35 à 38 de la décision).

On voit qu'à partir d'une dérogation microscopique en pratique (l'addition de certains ressortissants communautaires au corps électoral français pour les élections européennes), le Conseil constitutionnel tire des conséquences juridiques vastes, et insoupçonnables à l'origine.

D'abord, on voit apparaître un système juridique à deux niveaux, dans lequel certains principes fondamentaux de nature constitutionnelle s'appliquent au niveau national, mais ne s'appliquent pas dans nos relations avec l'Union européenne.

A partir de ce genre de raisonnement, on peut aller très loin. La rétraction du champ d'application de la Constitution nationale pourrait transformer celle-ci en texte d'usage interne, laissant le champ plus libre, au-dessus, à un autocontrôle du système européen, puis à une Constitution européenne (qui elle-même ne réduirait pas, mais amplifierait l'autocontrôle, comme nous l'avons souvent montré(1)).

Que devient dans tout cela le contrôle du peuple français sur les institutions européennes? Que deviennent la souveraineté nationale et la République définies par la Constitution française ? Ils deviennent sans doute "inopérants" au niveau européen, avec toutes les conséquences prévisibles quant au développement du système supranational et à l'affaiblissement corollaire du contrôle démocratique.

On peut aussi tirer de la décision du Conseil constitutionnel une seconde catégorie de conséquences : elle tend à montrer que les députés européens français ne sont plus les représentants du peuple français, comme le sont les députés nationaux, mais les représentants d'une certaine fraction de l'ensemble des citoyens européens, ceux qui résident sur le territoire français. Cette nouvelle théorie n'empêche nullement, et même rend possible, ou prépare, la mise en place d'une circonscription électorale européenne unique, que l'on voit se dessiner dans les débats internes des fédéralistes, pour répondre à l'émergence supposée d'un "peuple européen".

Mais cette théorie aura aussi d'autres effets, encore plus graves : elle prépare la marginalisation des Parlements nationaux, logiquement subordonnés à ceux qui seront censés représenter une entité plus vaste et plus importante : le "peuple européen".

A vrai dire, on ne plaindra pas les députés et sénateurs du Parlement français : ils l'ont bien cherché. Au moins, il y aura quelque part une justice dans cette histoire.

Mais on plaindra le peuple français qui demain paiera au prix fort l'effacement de sa souveraineté nationale, acceptée par des élites d'un niveau d'inconséquence rarement égalé dans notre histoire.

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(1) Voir Georges Berthu "Démocratie ou super-Etat", Ed. FX. de Guibert, 2000.

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