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Turquie : un rapport accablant
de la Commission...
Janvier 2006
La Commission européenne, qui publie chaque année
un "rapport de suivi" des progrès réalisés
par les pays candidats sur la voie de leur adhésion,
a rendu public le 9 novembre dernier son rapport 2005 sur
la Turquie. Ce document de 141 pages - disponible uniquement
en anglais ! - traité de manière très
technique et diplomatique, est toutefois bien obligé
de reconnaître d'emblée que "le rythme
des réformes s'est ralenti en 2005". Il
pointe du doigt plusieurs domaines dans lesquels les réformes
n'ont pas été suivies d'effets voire n'ont
pas même été engagées : ainsi
alors que la Turquie a été mise en demeure
d'aligner les relations entre la société civile
et l'armée sur les pratiques en vigueur dans l'Union,
"les forces armées continuent d'exercer une
influence politique significative" et "les
dépenses militaires sont en augmentation de 17,37
%, élevant la part du budget de la défense
de 6,7 % en 2004 à 7,2 % en 2005". De plus,
les institutions bruxelloises ayant constaté que
le gouvernement civil ne contrôlait pas les dépenses
militaires, elles ont exigé de diligenter un audit
civil. Or le rapport constate qu'à ce jour "avec
l'amendement de l'article 160 de la Constitution, la dispense
d'audit des propriétés d'Etat possédées
par les forces armées turques a été
supprimé. Cependant, la législation appropriée
permettant ces audits n'ayant pas été adoptée,
la Cour des Auditeurs turcs n'est pas pour l'instant en
position d'accomplir cette tâche de manière
à répondre aux exigences de l'article 160
de la Constitution". Voici une fin de non-recevoir
en bonne et due forme !
Autre problème de poids relevé
dans le rapport : "des enquêtes continuent
d'indiquer que la corruption reste un sérieux problème
en Turquie". Notamment, "la Turquie n'a
aucune loi spécifique sur le financement et l'audit
des partis politiques", mais de plus les parlementaires
turcs, les universitaires, le personnel militaire ou les
magistrats ne s'appliquent pas à eux-mêmes
le code de conduite instauré pour les fonctionnaires
en avril 2005. Comment lutter contre la corruption quand
les lois ne s'appliquent qu'à une infime partie de
la population, mais surtout quand la puissance publique
et militaire s'en s'est délibérément
exemptée ? La Commission reste bien muette à
ce sujet, concluant seulement qu'"un support continu
au plus haut niveau politique dans la lutte contre la corruption
serait le bienvenu" ! Avec une injonction d'une
telle fermeté, il est certain que la corruption va
régresser...
Mais ce n'est pas tout, les problèmes
continuent ailleurs, notamment en ce qui concerne le respect
des droits de l'homme, la torture et les mauvais traitements
en particulier envers les femmes. Afin de se montrer bon
élève avant l'ouverture officielle des négociations
d'adhésion, "la Turquie a adhéré
à la plupart des conventions internationales et européennes"
en 2004. Mais ce n'était qu'une façade de
bonnes intentions car dans les faits "depuis octobre
2004, la Cour Européenne des Droits de l'Homme (CEDH)
a délivré 129 jugements définitifs
concernant la Turquie. Dans 120 cas la Cour a trouvé
que la Turquie avait violé la Convention européenne
des Droits de l'Homme (...)". Et "durant
cette période, 1 812 nouvelles demandes concernant
la Turquie ont été déposées
à la CEDH" (pour comparaison, pendant la
même période, le nombre de jugements pour les
membres de l'UE va de 8 à 65 et le nombre de violations
de 6 à 59 !). Et pour compléter un tableau
déjà bien sombre, notons que divers organismes
ont participé à la collecte de plaintes relatives
aux Droits de l'Homme : au total, 3 037 plaintes ont été
relevées, mais seuls 4 cas ont été
suivis d'effets ! Sans parler de la liberté d'expression
pour laquelle le rapport déclare que "les
journalistes, les éditeurs, les partis politiques
et les organisations de droits de l'homme sont encore trop
souvent sujets au harcèlement judiciaire et à
l'occasion déclarés coupables", comme
on a pu le voir récemment encore avec l'affaire Ohran
Pamuk, cet écrivain turc à succès,
traduit dans quarante pays, menacé de prison parce
qu'il a eu la mauvaise idée de tenir des propos jugés
"insultants" pour la patrie. Il avait simplement
énoncé une vérité : "On
a tué chez nous 30 000 Kurdes et 1 million d'Arméniens,
mais personne, sinon moi, n'ose en parler". Cinq
autres intellectuels ont également été
condamnés en 2005, ce qui inquiète beaucoup
la Commission.
Citons enfin pêle-mêle quelques
autres exemples de domaines dans lesquels la Turquie n'a
pas fait suivre d'effets les obligations qui lui ont été
assignées par Bruxelles : elle ne reconnaît
pas le droit des communautés religieuses (non-musulmanes
et musulmanes non-sunnites) à créer des associations
dotées de la personnalité juridique ; elle
continue d'interdire l'importation d'animaux vivants de
l'espèce bovine et de viande de boeuf ; elle empêche
la libre circulation des produits avec l'Union européenne
; elle refuse toujours de reconnaître la République
de Chypre et refuse l'accès à ses ports des
bateaux battant pavillon chypriote ; elle ne respecte pas
le droit des syndicats ; la saisie d'objets contrefaits
révèlent l'ampleur du problème de contrefaçon
qui touche de plein fouet les industriels français
; elle n'a pas restructuré et modernisé son
secteur agricole qui représente pourtant 12 % du
PNB turc en 2004 mais qui enregistre une productivité
très faible et un nombre de personnes employées
très élevé ; elle a intégré
très peu de préoccupations écologiques
dans ses autres politiques, notamment dans le développement
du tourisme etc. La liste n'est pas exhaustive, mais serait
bien trop longue à reproduire ici, pratiquement chaque
conclusion de chapitres laissant entendre que des efforts
considérables devront être engagés par
la Turquie...
Ce rapport est tout à fait
à l'image des institutions bruxelloises : diplomatique
à souhait, noyant les conclusions peu encourageantes,
voire affligeantes, dans un flot de termes techniques afin
de ne pas donner l'impression de se dédire. La Commission
européenne qui n'a en effet cessé de donner
à la Turquie des signes positifs, des encouragements
à son adhésion, se trouve prise dans un dilemme
inextricable : elle doit d'un côté ménager
la Turquie, de l'autre l'obliger à intégrer
l'acquis communautaire afin d'aligner ses pratiques sur
celles de l'Europe, et elle doit, dans le même temps,
donner aux Etats membres, et surtout aux citoyens, des signes
positifs de l'avancée turque afin de leur faire "avaler"
la pilule amère de son adhésion... Mais après
tout, ne s'est-elle pas enfermée elle-même
dans cet imbroglio en prônant, voire en imposant,
cette adhésion, alors que nombre de gens appelaient
de leurs voeux un partenariat privilégié renforcé
avec un pays qu'ils ne considèrent pas comme faisant
partie de l'Europe occidentale...