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L'ambiguïté et le flou,
maîtres mots de la directive Bolkestein
février 2006
Devant la levée
de boucliers, les députés européens
ont choisi d'entourer la directive Bolkestein d'un flou
juridique qui permettra demain aux adeptes du principe du
pays d'origine de l'imposer. En faisant croire que tout
danger est écarté, les responsables politiques
mentent effrontément.
Le couperet est tombé en ce 16 février : le
Parlement européen, réuni en séance
plénière, a décidé d'adopter
le rapport Gebhardt (391 voix "pour", 213 "contre"
et 34 abstentions) qui n'est rien d'autre que la version
édulcorée de la directive dite services de
la Commission européenne, plus connue en France sous
le nom de directive Bolkestein.
Ce texte, dans son essence, est inacceptable
et aurait grandement mérité un rejet pur et
simple - réclamé par les députés
MPF -, constituant une réponse claire à l'appel
lancé par les peuples français et hollandais
le 29 mai dernier mais également par les salariés
et syndicalistes manifestant depuis des mois dans toute
l'Europe. Ce rejet aurait également eu l'effet positif
de relancer le débat de la construction européenne,
fondée aujourd'hui sur le dogme d'une Europe libérale
dans laquelle les spécificités de chaque pays
en matière de services sont passées au rouleau
compresseur, où la concurrence est la règle
et l'harmonisation systématiquement tirée
vers le bas, alignée sur le "moins-disant"
social et juridique.
Car ne nous y trompons pas : même
si les chantres de l'Europe fédérale, les
groupes PPE-DE (UMP en France) et PSE, se sont félicités
d'avoir obtenu un compromis engendrant un soutien plus large,
non seulement le texte initial dans son esprit a été
sauvegardé mais, de plus, l'ambiguïté
et le flou sont devenus les maîtres mots du texte
adopté. Parmi les points les plus controversés,
le principe du pays d'origine (PPO), inclus dans l'article
16, stipulant que "les Etats membres veillent à
ce que les prestataires soient soumis uniquement aux dispositions
nationales de leur Etat membre d'origine", n'est
pas passé aux oubliettes, comme on voudrait nous
le faire croire, mais a été remplacé
dans tout le document par l'expression "libre prestation
de services". Ainsi, plutôt que d'indiquer
clairement que la loi applicable est celle du "pays
de destination", le nouvel article 16 laisse planer
un doute donnant lieu à la libre interprétation
: "L'Etat membre dans lequel le service est fourni
garantit le libre accès à l'activité
de service ainsi que son libre exercice sur son territoire".
Cela revient à ouvrir la voie à de très
nombreux litiges qui se régleront devant la Cour
européenne de Justice, et, comme s'en est félicité
Malcom Harbour, le très libéral député
britannique, "au vu de la jurisprudence européenne
(...) c'est le PPO qui s'appliquera". Voilà,
tout est dit, et les problèmes ont bien été
contournés !
De même, afin empêcher tout
protectionnisme d'Etat, dénoncé ouvertement
par les nouveaux membres de l'Est et les pays libéraux,
le texte vise à rendre les contrôles nationaux
particulièrement difficiles en instituant une liste
détaillée de mesures interdites (art. 16-3)
: interdiction d'obliger un prestataire à avoir des
locaux sur place, à posséder un document d'identité
spécifique à l'exercice de son activité,
de lui demander une inscription dans un registre professionnel,
d'exiger l'utilisation d'un certain type de matériel,
etc., et, surtout, interdiction de limiter la prestation
de services à titre "indépendant".
La porte est ainsi ouverte à tous les dumpings sociaux,
comme on en voit fleurir aujourd'hui beaucoup d'exemples
avec la recrudescence du faux artisanat. Certes, le texte
prévoit des mesures protectrices, mais celles-ci
sont soumises à une démonstration juridique
complexe de la part des Etats, qui doivent apporter la preuve
que les restrictions appliquées sont justifiées
pour une "raison impérieuse d'intérêt
général" au nom de la santé
publique, de la protection de l'environnement et des consommateurs,
et que ces restrictions sont "non discriminatoires"
et "proportionnées"... Autant dire
que, là encore, les litiges seront légion
et, comme précédemment, la Cour de Justice
aura toute latitude pour trancher selon sa jurisprudence
!
Dernier point très controversé,
et qui n'a fait l'objet que de changements cosmétiques
: le champ d'application de la directive. Là encore,
le flou persiste, car aucune liste de services n'est annexée
au texte qui stipule : "La présente directive
ne s'applique qu'aux services d'intérêt économique
général, c'est-à-dire aux services
qui correspondent à une activité économique
et qui sont ouverts à la concurrence". Il
est juste fait mention des services explicitement exclus,
tels les services d'intérêt général
(SIG) qui recouvrent les missions régaliennes de
l'Etat (justice, armée) ou de certains services d'intérêt
économique général (SIEG) qui sont
exclus soit en raison de leurs caractéristiques "sensibles"
(soins de santé, audiovisuel, agences de travail
intérimaire, les jeux d'argent...), soit par qu'ils
sont déjà couverts par une autre législation
et qu'ils sont déjà libéralisés
ou en phase de l'être (services financiers, services
de transports, services et réseaux de communications
électroniques). Même Mme Gebhardt n'a pu s'empêcher
de déclarer : "C'est une pilule un peu amère"...
La prochaine étape est dédiée
à la Commission européenne, qui doit maintenant
réécrire sa propre directive en tenant compte
des amendements du Parlement européen, puis le proposer
au Conseil des ministres et une nouvelle fois à l'assemblée
de Strasbourg. Il y a donc tout lieu de rester très
vigilants sur le devenir de ce texte, non seulement parce
que la Commission a toujours affiché son souhait
de voir supprimés tous les obstacles à la
liberté d'établissement et de circulation
des services (et aura donc du mal à accepter la version
remaniée), mais également parce qu'elle est
confortée dans cette position par certains Etats
membres, pays de l'Est en tête (Hongrie, Pologne,
République tchèque), par les très libéraux
gouvernements britannique et néerlandais et même
par l'Espagne, qui viennent de signer une lettre commune
pour défendre la première version de la directive
"Bolkestein"...