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ACTUALITES > LA CONVENTION SUR L'AVENIR DE L'EUROPE


Séparation des pouvoirs : Montesquieu a honte de Verhofstadt... et n'est pas fier de la Commission
par Georges Berthu, le 11 décembre 2002

Dans son discours du 18 novembre 2002 au Collège d'Europe, intitulé "Montesquieu et l'Union européenne", le Premier ministre belge Guy Verhofstadt propose tout bonnement d'appliquer à l'Union européenne le principe de la séparation des pouvoirs défini par Montesquieu. Ce principe n'avait-il pas, pourtant, été défini à l'usage des Etats ? Qu'importe !

"Ce principe (la séparation des pouvoirs) nous est commun. Nous l'appliquons dans chaque Etat membre de l'Union européenne. Il constitue la base du processus décisionnel démocratique. Il importe d'appliquer également ce principe à l'architecture future de l'Union européenne. Une séparation claire entre le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire".

Par ces mots, Guy Verhofstadt - mais il n'est pas le seul - trahit une conception subliminale de l'Union européenne qui est celle d'un Etat.

Valéry Giscard d'Estaing, dans son intervention du 3 décembre 2002 à l'Assemblée Nationale française a été un peu plus prudent, mais aussi plus obscur : "On peut se référer à ce que défendait Montesquieu : réfléchissant, il est vrai, dans le cadre de l'organisation politique des Etats, il prônait la séparation des pouvoirs ; dans celui, plus complexe, de l'Union européenne, le problème est plutôt celui de la distinction des fonctions. Chacun doit savoir qui fait quoi, et qui est responsable de quoi".

Si distinguer les fonctions revient seulement à "savoir qui fait quoi, et qui est responsable de quoi", où est le mécanisme de protections des libertés ? Car il ne faut pas perdre de vue que c'était l'objectif premier de Montesquieu : protéger les libertés individuelles en divisant le pouvoir, en le partageant, en lui affectant des contrôles et des contrepoids ; ce qui donne, dans le cas d'un Etat, le principe de la séparation des pouvoirs. Mais en quoi la "séparation des fonctions" consiste-t-elle ? En quoi est-elle différente de la séparation des pouvoirs ? En quoi apporte-t-elle une protection spécifique aux libertés individuelles ? Il faudrait qu'on nous l'explique.

Une lumière vient du côté de la Commission (notez que nous savons le reconnaître). Dans sa deuxième communication à la Convention sur l'architecture institutionnelle de l'Union (4 décembre 2002), elle donne la bonne clé de compréhension en écrivant ces phrases limpides : "On a souvent souligné le caractère novateur et l'équilibre particulier de la construction communautaire, qui organise non pas la séparation, mais le partage des pouvoirs. Ainsi, le pouvoir législatif appartient au Parlement européen, mais aussi au Conseil ; et lui-même partage le pouvoir exécutif avec la Commission européenne qui dispose du monopole de l'initiative législative, alors que la mise en oeuvre des politiques revient très largement aux administrations nationales ou régionales."

Effectivement, une première clé est là : nous ne sommes pas devant un système de séparation des pouvoirs (ou des fonctions), mais devant un système de division des pouvoirs au sein d'eux-mêmes.

Mais il y a encore deux faiblesses dans l'exposé de la Commission.

1) Elle ne dénonce pas la faiblesse principale du système de "division des pouvoirs": l'évacuation des Parlements nationaux.
En effet, dans le système originel, le pouvoir législatif est partagé entre le Parlement européen, et le Conseil. Mais, pour ce dernier, c'est une apparence : lorsqu'il délibère à l'unanimité, il est contrôlé et orienté par les Parlements nationaux. Ces derniers devraient donc être les véritables co-détenteurs finals du pouvoir législatif. Or la généralisation de la majorité qualifiée au Conseil "casse" leur contrôle. Elle laisse le Conseil largement à lui-même, pouvoir exécutif détenteur sans contrôle d'un pouvoir législatif.

2) Elle compromet elle-même le système dont elle fait l'éloge.
Dans sa communication précitée, la Commission ne propose rien de convaincant pour remédier à l'absence des Parlements nationaux (p. 19). Surtout, elle propose de déséquilibrer le partage de l'exécutif en amplifiant son propre rôle "dans l'exercice de la fonction gouvernementale" (page 19). Notamment, elle veut étendre son monopole d'initiative, et même se voir confier de droit des mesures d'exécution du traité lui-même (sans partage avec le Conseil).

Si l'on veut rétablir le système de "division des pouvoirs" de l'Union, protecteur des libertés en Europe, il faut donc réintroduire directement les Parlements nationaux dans le processus de prise de décision. Il faut leur rendre la place de contrôleur principal qu'ils ont perdue en même temps que reculait l'unanimité au Conseil. Si l'on redonne cette place centrale aux Parlements nationaux, le monopole d'initiative de la Commission retrouvera un contrepoids.

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