ACTUALITES > LA CONVENTION SUR L'AVENIR
DE L'EUROPE
Evaluation de la "contribution"
franco-allemande sur la réforme des institutions
européennes
La démocratie oubliée
Une étude détaillée
par Georges Berthu, le 20 janvier 2003
Résumé : La contribution
franco-allemande du 15 janvier 2003 sur la réforme
des institutions européennes résulte davantage
d'une juxtaposition de positions différentes que
d'une réelle unité de vues. La dualité
des présidences qu'elle propose formerait un système
assez instable. Surtout, les polémiques à
son sujet ne doivent pas masquer un renforcement général
de la supranationalité. Celui-ci fait largement l'impasse
sur la question majeure du nécessaire renforcement
parallèle du contrôle démocratique.
La France et l'Allemagne ont déposé
le 15 janvier 2003 sur le bureau de la "Convention"
une contribution conjointe sur "l'architecture institutionnelle
de l'Union" destinée à servir au débat
sur une future Constitution européenne. Il s'agit
de la 4ème contribution commune franco-allemande
depuis le début de la Convention (1), mais de loin
la plus importante, tant par son contenu que par sa date
de publication : à la veille de la célébration
du 40ème anniversaire du traité de l'Elysée,
elle est destinée à symboliser la relance
du "moteur" franco-allemand.
Quant à son contenu, cette contribution
porte essentiellement sur l'organisation des institutions
(y compris la désignation des présidences),
et accessoirement sur les compétences de l'Union.
Si l'on rassemble les éléments des quatre
contributions, on voit se dessiner un véritable Etat
fédéral européen doté de sa
Constitution. Son originalité serait d'avoir
deux têtes, la Commission et le Conseil (toutes les
deux de nature supranationale puisque le Conseil délibèrerait
de plus en plus à la majorité). Mais cette
dualité n'est pas destinée à durer
: ce sera une forme de "cohabitation" au niveau
européen qui donnera lieu tôt ou tard à
un conflit institutionnel destiné visiblement à
déboucher sur la consolidation de la Commission comme
seul gouvernement européen.
Il s'agit là d'un "Meccano
institutionnel" comme on en a tant vu dans les
affaires européennes. Il n'a qu'un défaut,
toujours le même : il oublie complètement
la démocratie.
Ce que veulent les peuples, ce n'est pas
un Meccano incompréhensible qui n'est efficace que
sur le papier. Ce qu'ils veulent, c'est mieux contrôler
les institutions européennes. Or de cela il n'est
guère question dans la "grande" contribution
franco-allemande du 15 janvier. Oubli révélateur.
Pis encore, comme on va le voir : le nouveau Meccano risque
d'affaiblir un peu plus la démocratie en Europe.
D'ailleurs, la démocratie
est tellement oubliée que les gouvernements français
et allemand n'ont même pas pensé à (ou
jugé utile de) consulter leurs Parlements respectifs
sur ces propositions essentielles, de nature constitutionnelle.
I- Les présupposés de
la contribution franco-allemande
Avant d'en venir au coeur du sujet,
il est intéressant de relever quelques réformes
mentionnées dans l'introduction de la note franco-allemande,
qui paraissent acquises aux yeux des signataires :
- la proclamation d'une Constitution européenne
(avec tout ce que ce mot sous-entend, notamment la supériorité
par rapport aux Constitutions nationales) ;
- l'inclusion dans cette Constitution
de la charte des droits fondamentaux, c'est-à-dire
en fait le transfert à l'Union européenne
de la définition des droits des citoyens ;
- la fusion des traités (sur
la Communauté et sur l'Union) entraînant la
disparition de l'organisation en piliers (communautaire
et intergouvernemental), avec rapprochement progressif des
procédures concernant le marché intérieur,
la politique étrangère, la police et la justice
;
- l'octroi d'une personnalité juridique
unique à cette Union désormais fondée
sur un seul traité ;
- la définition de l'Union
comme une "Union des Etats, des peuples et des citoyens".
Cette définition tridimensionnelle a surtout pour
but de promouvoir les "citoyens" comme parties
prenantes directes de l'Union, et non plus seulement à
travers leur Etat ou leur communauté (le peuple).
Le lien direct Union-citoyen a pour but de rapprocher un
peu plus l'Union du statut d'un Etat.
Ces cinq présupposés
montrent bien que, dans l'esprit des signataires de la contribution
du 15 janvier, les principaux éléments du
cadre d'un super-Etat sont déjà bien établis.
II- L'idée principale : la dualité
des présidences
Le rapprochement des positions entre une
France attachée à la prééminence
du Conseil et à une politique étrangère
non communautarisée, et entre une Allemagne attachée
aux procédures communautaires et au renforcement
de la Commission, aboutit à ce compromis :
- d'une part la création au Conseil
européen d'une présidence stable (5 ans
ou 2 ans et demi renouvelables), dont le titulaire serait
élu à la majorité qualifiée
par les chefs d'Etat et de gouvernement (2),
- d'autre part le renforcement de la Commission
et de son président grâce à l'élection
de ce dernier par le Parlement européen à
une majorité qualifiée au lendemain de l'élection
européenne (le Conseil européen donnant une
approbation, à la majorité qualifiée
aussi).
Ainsi, les Allemands peuvent être
satisfaits, car la Commission se rapproche un peu plus du
statut d'un gouvernement investi par une majorité
parlementaire, et traitant de presque tout, sauf de la politique
étrangère et de la défense (qui resteraient
du côté du Conseil).
Les Français peuvent aussi
afficher leur satisfaction car ils font en apparence échapper
la PESC à la "communautarisation", sauvant
ainsi, toujours en apparence, leur siège au Conseil
de Sécurité et l'autonomie de leur force de
dissuasion. De plus, Paris a bien spécifié
que l'élection du Président de la Commission
par le Parlement européen devrait être soumise
à deux conditions :
- un aval devrait être donné
par le Conseil,
- la Commission devrait être responsable non seulement
devant le Parlement européen (comme aujourd'hui),
mais aussi devant le Conseil européen, ce qui constitue
une innovation importante et positive.
Ce compromis nous paraît cependant
critiquable pour deux raisons :
1- Il programme un conflit qui se terminera
à l'avantage de la Commission
La modification dans la désignation
de la Commission et de son président est assez subtile.
Aujourd'hui le Conseil européen joue le rôle
principal : c'est lui qui "nomme", et le Parlement
européen ne fait qu'approuver (article 214 TCE).
Demain, c'est le Parlement européen qui élirait,
et le Conseil qui "approuverait". Pourtant, cette
réforme ne se résume pas à un léger
glissement du centre de gravité des institutions.
C'est plutôt un changement majeur, car désormais
le Conseil pourrait difficilement refuser son aval à
un président pressenti de la Commission, déjà
élu par le Parlement européen.
Les jeux paraissent faits, d'autant que la
contribution franco-allemande renforce encore la Commission
et son président face au Conseil en leur donnant
d'autres munitions:
- elle renforce la Commission en la déclarant "gardienne
des traités" et "incarnation de l'intérêt
général européen" - a contrario,
ce n'est pas le Conseil,
- elle la renforce aussi en élargissant
ses compétences (voir point III) ;
- elle l'appuie sur le Parlement européen
qu'elle renforce par la généralisation de
la codécision pour tous les cas de vote majoritaire
au Conseil.
2- Et surtout, il oublie complètement ce qui devrait
constituer l'objectif principal : la lutte contre le déficit
démocratique en Europe.
Dans la contribution franco-allemande, on
enregistre en effet un affaiblissement de la démocratie,
tant du côté de la Commission que du côté
du Conseil :
a) La Commission se rapproche du statut
d'un gouvernement européen, mais l'essentiel est
oublié : dans un système démocratique,
un gouvernement doit être soutenu par une assemblée
élue à laquelle les citoyens accordent une
véritable légitimité politique dans
ce but. Or ce n'est pas le cas en Europe : le Parlement
européen ne bénéficie que d'une légitimité
politique secondaire par rapport aux Parlements nationaux,
et en tout cas d'une légitimité politique
très insuffisante pour qu'il puisse devenir le support
du gouvernement d'un Etat européen.
Donc tout ce montage est destiné
à faire croire que l'on peut donner à la Commission
des compétences gouvernementales supplémentaires
alors que n'existe pas de démocratie européenne
au sens plein du terme, avec une vraie légitimité
politique accordée par les citoyens. C'est le coup
d'Etat permanent contre la démocratie qui se poursuit.
b) Au Conseil, la stabilisation de la présidence
présente un bon côté - elle peut renforcer
l'institution - mais aussi un mauvais côté
: elle allonge la chaîne du contrôle démocratique,
elle éloigne le président de la base, et ce
n'est pas très bon. En effet, dans le système
actuel, le Président du Conseil européen est
forcément l'un des chefs d'Etat et de gouvernement
; dans le système futur, il ne pourra plus l'être,
puisqu'il sera nommé "à temps plein",
comme le précise la contribution conjointe.
Au total, la contribution franco-allemande
présente un montage sophistiqué, mais beaucoup
trop focalisé sur des questions de pure mécanique
institutionnelle. Elle ne prend pas une vue globale des
institutions, et notamment oublie de traiter la question
du contrôle démocratique. Or le déficit
démocratique européen, déjà
patent aujourd'hui, risque d'être accru par le renforcement
de la Commission sans renforcement parallèle d'un
vrai contrôle démocratique.
Qu'est-ce qu'un "vrai contrôle
démocratique" ? Ce n'est pas celui du Parlement
européen, mais celui des Parlements nationaux, qui
seuls disposent de la légitimité nécessaire.
Les rédacteurs de la contribution
franco-allemande semblent d'ailleurs s'en être aperçus
puisqu'en conclusion, tout d'un coup, ils consacrent quelques
lignes aux Parlements nationaux en affirmant qu'ils doivent
être "mieux associés à l'élaboration
et au contrôle des décisions de l'Union européenne".
Mais comment ? Quelques pistes sont tracées, qui
font preuve d'une grande indigence : mécanisme "d'alerte
précoce" pour le contrôle de la subsidiarité,
participation aux Conventions futures qui prépareront
les réformes du traité, débat annuel
sur l'état de l'Union (avec les parlementaires européens...).
Ces mécanismes déjà étudiés
par la Convention ne font que donner aux Parlements nationaux
un rôle consultatif très dilué, et même
les enfoncent indirectement dans un rôle juridiquement
subordonné qui est indigne d'eux, et indigne de la
légitimité que les citoyens leur accordent.
La seule réforme substantielle
qui rétablirait la balance du contrôle démocratique
serait la reconnaissance d'un droit de veto à chaque
Parlement national sur les textes européens, notamment
pour le contrôle de la subsidiarité. C'est
ce que nous avons proposé depuis longtemps.
III- Le renforcement des compétences
supranationales
1- Dans le domaine de la PESC
Dans la contribution franco-allemande, la
France a maintenu la PESC du côté du Conseil,
mais elle n'a pas réussi à la maintenir dans
les compétences nationales. En effet, la contribution
précise que dans ce domaine, les décisions
sont prises à la majorité qualifiée.
Il est ajouté une vague procédure de conciliation
lorsqu'un Etat membre invoque un intérêt national
pour s'opposer à une décision du conseil des
ministres compétent, mais cette procédure
se termine par un arbitrage du Conseil européen qui
tranche lui aussi à la majorité qualifiée.
Il n'y a là aucune protection des intérêts
nationaux. Il s'agit donc d'un transfert de compétence
pur et simple au niveau européen (3).
A notre avis, cette proposition contraire
à la souveraineté nationale est contraire
aussi à la Constitution française. Si elle
allait à son terme et se trouvait incluse dans le
futur traité, elle appellerait une procédure
de révision de la Constitution.
2- Dans le domaine économique
La contribution du 15 janvier ne consacre
qu'une brève mention au renforcement, qu'elle juge
nécessaire, du rôle de la Commission dans le
domaine de la politique économique. Cet aspect est
développé dans la contribution franco-allemande
antérieure consacrée à la "gouvernance
économique" (22 décembre 2002). On voit
s'y profiler (très prudemment) la perspective du
fameux "gouvernement économique de l'Europe"
destiné à compléter le dispositif actuel
de l'euro qui, comme chacun sait, marche mal dans la formulation
adoptée à Maastricht.
3- Dans le domaine de la justice, de la police, et de
la circulation des personnes
La contribution du 15 janvier n'évoque
pas le domaine dit "de la justice et des affaires intérieures",
mais une proposition conjointe franco-allemande déposée
antérieurement (26 novembre 2002) le traitait longuement.
Elle élargissait les compétences supranationales,
aussi bien au profit du Conseil que de la Commission. En
particulier, il était proposé de transférer
aux compétences communautaires la question d'une
police européenne des frontières extérieures
"dotée", était-il précisé,
"de compétences de souveraineté".
Conclusion : L'élargissement
oublié avec la démocratie
La contribution commune franco-allemande
du 15 janvier, ajoutée aux précédentes,
dessine bien les structures d'un super-Etat européen,
dont le contrôle démocratique serait plus que
jamais gravement déficient. Le pire, c'est qu'on
ne voit même pas en quoi cette construction va faciliter
la gestion d'une Europe à 25 membres et plus, sauf
à penser que tous ces Etats obéiront à
la baguette à des décisions prises à
la majorité dans tous les domaines, y compris de
souveraineté.
Déjà, d'ailleurs, les
pays candidats se sont montrés unanimement réservés
envers la contribution du 15 janvier. Pour eux, ce texte
renforcerait les institutions centrales supranationales
aux dépens de la liberté de décision
des petits pays.
En fait, ces propositions ont peu à
voir avec l'élargissement. Elles confirment ce que
nous sentions depuis longtemps à la Convention :
les propositions sont faites comme si l'on travaillait toujours
dans le cadre d'une Europe à quinze ; mais l'Europe
à vingt-sept ou plus va introduire une diversité
telle qu'il faudrait quelque part un changement radical
par rapport aux méthodes anciennes.
La proposition la plus urgente dans ce
contexte est celle qui permettrait aux démocraties
nationales, les seules vraies démocraties, de ne
pas être noyées dans un vaste "melting-pot"
géré par la bureaucratie bruxelloise, et où
tous les pays deviendraient impuissants. Elle ne figure
pas dans la contribution. C'est notamment le droit de veto
des Parlements nationaux que nous avons déjà
évoqué.
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(1) Les trois autres propositions conjointes portent sur
la politique européenne de sécurité
et de défense (21 novembre 2002), la justice et les
affaires intérieures (26 novembre 2002) et la gouvernance
économique (22 décembre 2002).
(2) Les différents conseils des
ministres obéiraient à diverses autres règles
de présidence : présidence au secrétaire
général du Conseil pour la Conseil affaires
générales ; présidence au niveau ministre
européen des affaires étrangères pour
le Conseil relations extérieures ; présidence
élue pour deux ans à l'Ecofin, l'eurogroupe
et le conseil JAI ; rotation égalitaire maintenue
pour les autres conseils.
(3) On rappelle pour mémoire
que les nouveaux mécanismes de décision au
Conseil prévus par le traité de Nice, bientôt
en vigueur, permettent à l'Allemagne de réunir
une minorité de blocage contre une décision,
beaucoup plus facilement qu'à n'importe quel autre
Etat membre. Mais de toute façon, même pour
l'Allemagne, il n'y a pas de pouvoir de blocage automatique.