ACTUALITES > LA CONVENTION SUR L'AVENIR
DE L'EUROPE
Avenir de l'Union : Hubert Védrine
avance les yeux "grand fermés"
par Georges Berthu, le 1er octobre
2002
Dans une tribune publiée par le
Monde du 27 septembre, "Europe : avancer les yeux
ouverts", l'ancien ministre des affaires étrangères
de Lionel Jospin, Hubert Védrine, expose avec clarté
l'alternative qui s'offre aujourd'hui à la France
dans les affaires européennes :
1- Jouer à fond le jeu de l'intégration
politique, et alors renoncer (car nous serons minoritaires)
à toute une série de spécificités
ou d'intérêts nationaux (allant de la défense
de nos positions économiques jusqu'à celle
de notre langue, en passant par l'organisation des services
publics), ainsi qu'à toute volonté de politique
étrangère qui nous soit propre ; dans cette
hypothèse, on peut le dire, la France disparaît,
sans aucune garantie d'ailleurs que l'Europe soit plus forte
(Védrine le reconnaît lui-même) ;
2- Préserver notre souveraineté
- notamment par le maintien du vote à l'unanimité
sur les questions essentielles -, s'opposer aux mécanismes
de décision fédéraux, et alors bloquer
la mécanique de l'intégration politique, imposant
ainsi à l'Europe un "manque à progresser".
Disons-le sans détour : cet article
nous a écoeurés. Car Hubert Védrine
a été pendant cinq ans ministre des affaires
étrangères, il a présidé notamment
à la phase finale de la négociation du très
important traité de Nice, et il a eu mille occasions
d'ouvrir le débat afin de présenter démocratiquement
l'alternative aux Français. Or non seulement il ne
l'a pas fait, mais il nous a engagés presque irrémédiablement
dans la première branche de l'alternative (l'intégration
à fond) par le traité de Nice, lequel n'a
pas été soumis à référendum
malgré nos demandes. Rappelons au passage, pour mémoire,
que par ce traité nous avons accepté, entre
autres, l'incroyable réduction à 72 du nombre
de députés français au Parlement européen
(Allemagne : 99), avec la contrepartie apparente du maintien
de la parité des voix au Conseil, laquelle a été
ensuite subvertie par l'introduction d'un mécanisme
dit de "filet démocgraphique" qui avantage
l'Allemagne. Nous avons tout perdu, sur toute la ligne,
sous l'égide de M. Védrine.
N'est-ce pas pour faire oublier ces tragiques
erreurs qu'Hubert Védrine fait maintenant assaut
de franchise ? Hélas, il est maintenant pratiquement
trop tard (sauf si les Irlandais, par bonheur, disent "non"
à leur référendum, compensant par leur
courage notre excès de lâcheté). C'était
il y a deux ans qu'il fallait publier cet article !
Ce silence assourdissant, de la part de la
quasi-totalité de la classe politique française,
vient d'une faiblesse de caractère.
Car du point de vue rationnel, l'article
d'Hubert Védrine montre bien qu'il a compris l'essentiel
: le seul argument qu'il trouve contre la seconde politique,
celle qui nous permettrait de rester nous-mêmes, c'est
qu'elle empêcherait l'Europe de progresser. Mais il
anéantit lui-même cette menace : quel inconvénient
y aurait-il à bloquer une politique qui nous détruit,
et dont tout laisse supposer qu'elle affaiblira l'Europe
elle-même ? Il n'y en aurait aucun, et même
on peut soutenir que ce prétendu "blocage"
permettrait de réorienter l'Europe pour son plus
grand bien.
Alors pourquoi le refuser ? Seule réponse
possible, qui ne figure pas dans l'article : parce qu'on
se mettrait à dos les groupes de pression fédéralistes
et, plus généralement, les zélateurs
de la pensée unique. C'est évidemment un obstacle
à considérer. Mais s'il existait des ministres
des affaires étrangères courageux, les souverainistes
- qui depuis des années disent exactement ce qui
se trouve dans l'article de M. Védrine - auraient
peut-être été moins isolés, et
les intérêts de la France mieux défendus.