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ACTUALITES > LA CONVENTION SUR L'AVENIR DE L'EUROPE


Comment faire réussir la Convention
par Georges Berthu, le 15 mai 2003

La Convention sur l'avenir de l'Europe n'a toujours pas trouvé la formule qui permettrait à la fois d'adapter les institutions de l'Union à l'élargissement et de combler le déficit démocratique. Pourtant, la solution est à portée de main. Mais pour la voir, il faut prendre du recul historique. Il faut se souvenir avant tout que le principe initial des institutions communautaires, ce n'est pas la supranationalité, c'est l'équilibre entre le respect des souverainetés nationales et l'incitation à coopérer.

Ceux qui ont réentendu la déclaration Schuman à l'occasion des commémorations du 9 mai ont peut-être été frappés par ses appels à la "Fédération européenne", sur lesquels le camp supranational insiste aujourd'hui lourdement. Mais en réalité, là n'est pas la véritable origine de la Communauté. Car entre le Traité de Rome et la déclaration de 1950, il y a eu 1954, l'échec de la CED, qui a conduit les "Pères de l'Europe" à une réévaluation de leur stratégie, à la mise à l'écart de l'objectif fédératif pur, et à la préconisation de la "méthode communautaire" avec ses deux piliers essentiels : souveraineté (unanimité pour les décisions au Conseil, qui assure le respect des démocraties nationales, notamment le contrôle efficace des Parlements nationaux) et coopération (monopole d'initiative de la Commission, conçu pour promouvoir le travail en commun).

Il est évident que pour certains, cette conversion n'était pas sincère. Il ne s'agissait à leurs yeux que d'un compromis évolutif. Mais pour d'autres, il s'agissait bien d'un changement d'objectif, comme en témoigne notamment Georges Berthoin, ancien chef de cabinet de Jean Monnet (1).

C'est dans cette égalité souverainetés-coopération que se trouve le véritable équilibre institutionnel de la Communauté originelle. On ne peut pas déséquilibrer les piliers sans dénaturer cet équilibre. Si d'un côté on supprimait le monopole d'initiative, on perdrait sans doute une incitation à coopérer. Mais si, de l'autre côté, on remplace l'unanimité au Conseil par la majorité, le lien avec les démocraties nationales se trouve affaibli, et la marge de manoeuvre de la Commission devient si large que son monopole, détourné de son sens, passe au service exclusif des préoccupations d'unification.

Depuis l'Acte Unique, nous sommes dans le second cas de figure. Certes, dès le début de l'application du traité de Rome, cette dérive s'était déjà fait sentir. Elle découlait d'un certain nombre de "biais" inclus dans les traités, ainsi que des ambitions exorbitantes de la Commission, qui prétend représenter à elle seule l'intérêt général européen, c'est-à-dire l'ensemble des deux piliers de la méthode communautaire. De là naît le déséquilibre institutionnel majeur, origine principale de l'actuel déficit démocratique.

En 1966, le général de Gaulle avait arrêté la dérive par l'obtention du "compromis de Luxembourg", qui recadrait la méthode communautaire sur ses principes originels, en réhabilitant le rôle de l'unanimité au Conseil. Cette pause fut provisoire, jusqu'à l'Acte Unique, car le compromis n'avait pas été inscrit officiellement dans les traités, et surtout n'avait pas été suivi par une réappréciation réelle, de la part des institutions, du rôle fondamental des démocraties nationales dans la méthode communautaire.

Aujourd'hui à la Convention, où chacun accuse son voisin d'être le fossoyeur de l'équilibre institutionnel, il convient de garder ces faits en mémoire pour évaluer les arguments. La Commission affirme que la proposition de transformer le président du Conseil européen en véritable président de l'Union, avancée par Valéry Giscard d'Estaing, tend à détruire cet équilibre parce qu'elle renforcerait la réunion des chefs d'Etat et de gouvernement au détriment du collège des commissaires. Erreur, répond en substance le président de la Convention, je ne fais que rétablir l'équilibre compromis au fil des années en raison de l'affaiblissement du Conseil, notamment par la pratique de la présidence tournante.

Au regard de l'évolution communautaire telle que nous l'avons décrite, on voit bien que Valéry Giscard d'Estaing a senti le véritable enjeu, qui est, non pas de faire du supranational à tout prix en donnant toutes les armes à la Commission, mais de rétablir le lien avec les démocraties nationales. On "sent qu'il sent", et qu'il cherche la faille dans le bloc compact que forment les eurocrates. Il faut lui en rendre hommage, d'ores et déjà, car il est le premier responsable, depuis longtemps, à refuser de poser le problème dans les termes que lui servent, tout prêts, les fonctionnaires européens.

Mais le remède qu'il propose est insuffisant. Renforcer le pilier "Conseil" en renforçant sa présidence, ne permettra pas de rétablir le contrôle des démocraties nationales si, parallèlement, le Conseil lui-même devient une institution supranationale gouvernée dans tous les cas par des procédures de majorité.

Et ne parlons pas de la solution proposée par les fédéralistes : créer de toutes pièces une démocratie européenne, comme s'il existait un peuple européen unique. Elle ne ferait qu'étendre des procédures artificielles, coupant un peu plus le lien avec chaque peuple particulier, et aggravant le mal que l'on veut combattre.

Il faut au contraire retrouver la bonne intuition de la méthode communautaire dans sa version originelle (et non dans la version dénaturée qui résulte aujourd'hui de la combinaison des votes à la majorité au Conseil et de l'unilatéralisme de la Commission). La version originelle, ce sont les deux piliers égaux en dialogue constant. L'urgence pour la Convention et pour la Conférence Intergouvernementale à venir, c'est donc de réhabiliter le pilier des souverainetés sans défaire la coopération.

Pour y parvenir, il n'est nul besoin de revenir forcément à un système d'unanimité rigide au Conseil : il suffit d'assortir les votes à la majorité d'un droit de veto (ou de refus de participer à une action) reconnu à chaque Parlement national délibérant dans des formes solennelles. Par contrecoup, le monopole d'initiative reviendrait à son lit normal : il perdrait ce qu'il avait acquis de nocif (par l'absence de contrepoids démocratique), tout en conservant ce qu'il pouvait avoir de positif (l'incitation à coopérer).

Ce droit de veto ou de non-participation donnerait à chaque peuple, grand ou petit, le pouvoir de peser directement sur les décisions le concernant. Il combattrait ainsi l'effet de dilution et le sentiment d'impuissance, si néfastes aujourd'hui pour la démocratie en Europe. En restaurant la vraie méthode communautaire avec ses deux piliers, il renouerait donc le lien entre l'Europe et chacun de ses peuples.

Mais ce ne serait pas le seul problème alors résolu. Car en reconnaissant ce droit aux Parlements nationaux, on admet implicitement, mais nécessairement, la géométrie variable de l'association européenne. Et avec elle, on découvre la clé, restée mystérieuse jusqu'ici, de l'adaptation des institutions à l'élargissement. Cherchez en priorité la démocratie, et tout le reste vous sera donné par surcroît.

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(1) Jean Monnet : "Today's Europe can't see the forest for the trees" - International Herald Tribune - 7 décembre 2000.

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