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DE L'EUROPE
Projet Badinter : la fausse théorie
de la double légitimité
par Georges Berthu, le 1er octobre
2002
Le projet de Constitution européenne présenté
par Robert Badinter (Le Monde du 27 septembre 2002) repose,
selon son auteur, sur la reconnaissance de deux sources
de souveraineté : "celle des Etats"
(les Etats seraient pour lui "sources" de souveraineté
?) et "celle qui est constituée par la communauté
des citoyens de toute l'Union européenne, par le
peuple européen".
Cette théorie, habituellement dite
de la "double légitimité", est une
invention des fédéralistes du Parlement européen
pour servir de base à l'extension de leurs pouvoirs.
Elle ne correspond ni au traité actuel, ni à
nos intérêts dans le futur.
Rappelons d'abord les principes du traité
actuel : les membres des Communautés, comme de l'Union,
sont des Etats, qui tirent leur légitimité
de leurs peuples respectifs. Il n'y a donc pas deux légitimités
parallèles, celle des Etats et celle "du"
peuple européen, mais une seule, celle des peuples
distincts, qui s'expriment à travers leurs Etats,
chargés de surveiller l'exercice des pouvoirs délégués
à l'Union et aux Communautés.
Certes, au fil du temps, beaucoup de subtilités
se sont glissées dans l'application de cette règle,
mais elle reste fondamentalement en vigueur. Par exemple,
certains pouvoirs communautaires peuvent avoir des conséquences
directes pour les citoyens. Mais il reste toujours que c'est
en application des traités, donc avec le consentement
des Etats et, derrière eux, de leurs peuples.
La nouvelle théorie de la double légitimité
a pour objectif d'installer une légitimité
directe du peuple européen, pris comme un tout, à
côté de la légitimité des Etats
appuyés sur leurs peuples respectifs. Concrètement,
ce serait la légitimité du Parlement européen
contre celle du Conseil. Et petit à petit, dans le
scénario fédéraliste, la première
devrait éliminer la seconde.
Voilà donc sur quel renversement conceptuel
et juridique se fonde le projet Badinter.
Dans sa rédaction, le texte est assez
confus, sans doute volontairement. Il commence fièrement
par un article 1 qui proclame "l'Union européenne
est constituée par la Communauté des Etats
souverains qui adhèrent au présent traité".
Mais cette formulation est doublement trompeuse : d'abord,
les Etats ne sont pas souverains dans ce texte, puisque
les votes à l'unanimité sont supprimés,
ainsi que le compromis de Luxembourg (avec toutefois un
droit de sécession, assez théorique, ne répondant
pas aux problèmes quotidiens) ; en second lieu, la
suite du projet montre que les Etats ne sont pas les seuls
acteurs de l'Union : il est bien dit que le Parlement européen
représente "les citoyens de l'Union", considérés
globalement (article 46).
Au contraire, dans le traité actuel,
les députés au Parlement européen représentent
leurs peuples respectifs. Ils sont les représentants
"des peuples des Etats réunis dans la Communauté"
(articles 189 TCE, 190 TCE, etc ...). Ils s'insèrent
donc dans la règle traditionnelle de la légitimité
donnée par les peuples soutenant les Etats.
La nouvelle théorie de la double légitimité
véhiculée par le projet Badinter opèrerait
donc une subversion du traité actuel (déjà
commencée depuis longtemps dans les documents de
la Commission, du Parlement européen ou des groupes
de pression fédéralistes, mais jamais officialisée
dans les traités). Elle est totalement opposée
à nos intérêts dans l'avenir, car il
est important que la France ne se fonde pas peu à
peu dans un amalgame indifférencié où
les Français actuels (qui ne seraient plus guère
Français) deviendraient structurellement minoritaires.
Notre intérêt au contraire est de préserver
le principe de la légitimité conférée
par des peuples distincts, donnant à leurs Etats
le pouvoir d'être membres de l'Union, et de la contrôler.